CES VOIX QUI CHANTENT EN MOI

De Céline Dion à Jocelyne Béroard, de Maria Callas à Miriam Makeba, de Whitney Houston à Émeline Michel et Jean-Philippe Marthély…

À l’occasion de la Journée Nationale de la résilience, une réflexion m’est venue, presque naturellement, celle de ces artistes qui, malgré les épreuves, les maladies, les absences et les blessures de la vie, trouvent encore la force de poursuivre leur chemin. Leurs parcours m’ont inspiré ce texte. Non pour comparer leurs douleurs ni mesurer leur courage, mais pour interroger cette force singulière qui pousse certains êtres à retrouver la scène, leur voix, leur place, même lorsque la vie les a profondément bouleversés. Des voix différentes, des histoires différentes, mais une même capacité à nous rejoindre là où les mots ne suffisent plus.

An nou pa bliyé. Dans un monde qui vacille, l’art reste parfois l’un des derniers endroits où l’on peut encore respirer.

Céline, Jocelyne, Jean-Philippe… trois chemins de résilience

En regardant Céline Dion sur scène et en écoutant les nombreuses chroniques de presse consacrées à son retour, je me suis interrogée. Pas simplement sur la chanteuse, ni sur l’artiste internationale que le monde entier connaît. Je regardais une femme qui revient de loin. Après la maladie, les silences et les années où son corps lui a imposé d’autres combats, la voir retrouver son public possède quelque chose qui dépasse la musique. Parce qu’une scène n’est jamais seulement une scène. Pour certains artistes, elle devient une maison. Pour d’autres, un refuge. Et parfois, elle ressemble à une seconde chance. À l’heure où son escale parisienne approche de son terme, le retour de Céline Dion est abondamment commenté, analysé, célébré. Parmi ceci on peut aussi distinguer de l'agacement. Mais au-delà de l’événement, de la production et des applaudissements, que se joue-t-il véritablement dans ces retrouvailles avec la scène ? En la regardant, j’ai pensé à une chanson de son répertoire qui me touche particulièrement,

« Vole ». Elle n’était peut-être pas au programme ces soirs-là. Peu importe. Certaines chansons n’ont pas besoin d’être chantées pour rester présentes. Elles demeurent quelque part en nous. « Vole » fait partie de ces chansons-là pour moi, tout comme ou "Toujours pli fo" de Dame Béroard. L’une évoque la séparation, la douleur et la délivrance, cette nécessité de laisser partir quelqu’un même lorsque le cœur voudrait encore le retenir. L’autre raconte un renouveau, un chemin de reconstruction, d'amour heureux. Peut-être est-ce pour cela que, devant Madame Dion, je ne regardais pas seulement une artiste retrouver son public. Je regardais une femme qui avait quelque chose à reconquérir, sa place, sa voix, son corps, sa scène. Et peut-être une part d’elle-même. Je me suis demandé ce que représentait ce retour pour elle. La scène semble aussi lui offrir un espace pour se raconter, composer avec le deuil et la maladie, poursuivre sa route malgré les bouleversements de son existence. Elle écrit sa propre partition, dans laquelle la fragilité devient visible. Par moments, j’ai la sensation qu’elle nous livre une sorte de testament musical, comme si elle souhaitait déposer devant nous les traces de ce qu’elle a traversé.

Mais peut-être me trompé-je. Ce n’est qu’une impression, celle d’une chroniqueuse, pas plus fan que cela, qui regarde au-delà de la performance. Car revenir de si loin ne signifie pas seulement retrouver sa voix. Il faut aussi apprivoiser un corps qui a changé, accepter ses limites et réinventer sa présence au monde.

Et puis, il y a Jocelyne Béroard !

Jocelyne ne poursuit pas seulement une carrière. Elle continue de faire vivre l’histoire collective, celle de Kassav’, malgré la disparition de Jacob Desvarieux, son ami-frère et compagnon de route pendant plus de quarante ans. La perte de leur leader aurait pu tout faire chavirer. Comment continuer lorsque disparaît celui avec qui tant d’années, de scènes, de combinaisons et de souvenirs ont été partagés ? Pourtant, Jocelyne en groupe ou en solo poursuit le chemin, avec une énergie qui semble décuplée. Peut-être puise-t-elle aussi dans cette essence commune qu'elle a eut avec Jacob, comme si leurs forces, forgées par plus de quatre décennies de complicité, continuaient autrement de se répondre. Pour que l'importance d' une œuvre, une fraternité, une histoire musicale puissent survivre à l’absence et trouver de nouvelles raisons de se poursuivre.

Et si c’était cela, aussi, la résilience d’une artiste ? Continuer malgré les douleurs enfouies. Faire vivre LA  Musique lorsque la vie vous arrache une part de votre histoire. Monter sur scène sans que les blessures aient nécessairement disparu. Il y a dans cette fidélité au chemin parcouru quelque chose qui ressemble au sacerdoce d’une carrière passionnément assumée. Un engagement qui conduit parfois à mettre entre parenthèses une part de sa vie personnelle pour continuer à porter une œuvre collective. Jocelyne chante avec son histoire, avec celle de Kassav’ et avec tout ce qui demeure.

Tout compte fait ! Deux femmes, deux trajectoires, deux manières de traverser l’épreuve. Je ne cherche pas à les comparer. Je m’interroge sur ce que chacune nous donne à voir de sa façon de tenir debout.

Chez Céline, le retour semble aussi passer par une parole publique sur la vulnérabilité et par la reconquête de son espace personnel et artistique. Chez Jocelyne, il s’inscrit dans la continuité d’une aventure collective, elle en reste un pilier et ses témoignages sont force vive.

Peut-être y a-t-il, derrière ces deux démarches, une même nécessité, continuer à créer malgré ce qui a changé. Il faut du courage pour cela, mais aussi de la patience, du travail, de l’entourage et de l’amour pour ce que l’on fait. Car derrière les voix que nous applaudissons, il y a des femmes et des hommes dont nous ne connaissons jamais tout à fait les combats. Leur fragilité devient parfois publique, leur absence commentée, leur retour attendu. Mais personne ne sait vraiment ce que coûte un retour lorsque les projecteurs s’éteignent.

Ces voix qui ont construit ma mémoire

Cette réflexion m’a ramenée à toutes ces voix qui, au fil de ma vie, ont laissé une empreinte en moi. comme Maria Callas. Cette voix qui semblait porter le monde entier dans ses blessures, devenue presque matière, presque chair. Puis Miriam Makeba. Une femme dont le chant dépassait largement la musique, cette voix d'Afrique du Sud qui portait la parole d'un peuple, d'un continent, d'une dignité. Et Whitney Houston. Cette voix immense, presque divine, capable de passer de la douceur à la puissance en quelques secondes. Une voix qui continue de nous atteindre alors même qu'elle  n’est plus là. Puis viennent celles qui appartiennent davantage à mon histoire, à mes terres, à mes mémoires. Émeline Michel. Sa voix porte Haïti, ses déchirures, ses élégances d'hier, ses violences d'aujourd'hui et ses espérances pour demain. Elle possède cette manière particulière de faire entrer la poésie dans la musique. Quant à Jean-Philippe Marthély. Une voix de ma mémoire antillaise, liée à cette épopée musicale qui fait danser tant de générations, ici comme de l’autre côté de l’Atlantique. Le savoir engagé dans ce long travail de retour après son AVC me touche particulièrement. Derrière le musicien, il y a un homme qui tente de retrouver ses repères et cette énergie qui lui permettait de partager sa musique.

Tou boneman, je les entend toutes. Céline. Maria. Miriam. Whitney. Émeline. Jean-Philippe. Jocelyne. Des pays différents. Des parcours différents. Des langues différentes. Des affiliations différentes. Bien sûr, je ne cherche pas à les assimiler mais je les rassemble. Parce que la musique ne demande pas notre passeport avant de nous toucher. Elle ne demande ni notre couleur ni notre âge. Elle ne demande même pas de comprendre toutes les paroles. Elle entre. Elle s’installe quelque part entre le cœur et le cerveau. Et parfois, une chanson réveille une personne que l’on croyait avoir oubliée.

Derrière la lumière

Et puis il y a Pipo alias Jean-Philippe Marthély !

Jean-Philippe Marthély, la voix solaire. Une présence généreuse qui manque. Un talent immense qui fait danser encore et vibrer nos consciences. "Boudoum Azipipi" ! dixit le maestro. Je pense à lui , éprouvé par l' avc, qui tente de retrouver sa voix et son énergie. C'est un combat plus silencieux, sa résistance force le respect.. Je pense à tant d’autres artistes, célèbres ou moins connus, qui se battent loin des projecteurs pour retrouver une part de ce qu’ils étaient. Tous n’ont pas les mêmes moyens, la même visibilité ni les mêmes possibilités de retour. Pourtant, leurs combats méritent aussi notre attention. Car la résilience ne se mesure ni à la taille d’une salle, ni au nombre de spectateurs, ni à l’importance des applaudissements. Elle ne signifie pas que la douleur a disparu, que la maladie est vaincue ou que tout est redevenu comme avant. Elle est peut-être simplement cette force, parfois fragile, qui nous pousse à poursuivre notre chemin malgré ce qui nous a changés.

Et si aujourd’hui je réunis ces artistes dans un même regard, ce n’est pas pour établir un palmarès.  C’est un pêle-mêle de souvenirs, de rencontres et d’émotions. Des voix qui ont accompagné mon chemin, qui m’ont parfois consolé, fait danser, fait pleurer ou simplement permis de tenir.

Alors oui… C'est encore la plus belle résistance !

Au bout du compte,  en regardant et en écoutant les nombreuses chroniques de presse consacrées à Céline Dion, alors que son escale parisienne approche de son terme, je mesure combien le retour d’une artiste peut devenir un événement collectif. Mais au-delà de Céline, je pense à Jocelyne, qui au côté de Ses Compagnons, continue de faire vivre une aventure musicale malgré la disparition du Maître de musique, Missié Desvarieux Jacob.

C’est peut-être pour cela que je photographie particulièrement les artistes. Parce qu’une photographie ne capture pas seulement un visage. Elle peut saisir un instant de vérité, un geste, un regard, une respiration, parfois une larme. C’est ce que j’aime dans la photographie de scène entre autres sujets, ne pas seulement montrer la lumière, mais chercher ce qui se passe derrière elle. Le moment où le corps parle. Le regard qui s’échappe. La voix qui devient silence. L’instant où, derrière la star, apparaît simplement la femme ou l’homme.

Derrière mes images, il y a une part d'eux. De ces artistes chanteurs comédiens sportifs et gens de tout horizon, il y a une rencontre, une pensée, un don de soi.

Derrière chaque voix, il y a une histoire que nous ne connaissons jamais tout à fait. Derrière chaque retour, un effort que les applaudissements ne racontent pas entièrement. Et derrière chaque chanson, peut-être une manière de dire à la vie. Je suis encore là.

Mèsi la vi.

Photos/dr Web-N&B (Makéba, Houston, Dion, Callas, Marthély)  & Migail Montlouis-Félicité

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