Et si nos ancêtres nous demandaient ?

Qu'avons-nous fait de notre Liberté ? Une pensée de journaliste, de citoyenne et de descendante face à notre mémoire

J'ai lu ces derniers jours sur l'évènement du Mémorial Acte. Défile mode, champagne, corps dénudés et quelques pensées polémiques.

Je n'y ajouterai pas mais je me suis intérrogée en temps que journaliste, citoyenne et descendante face à notre mémoire.

Alors que j'étais assise à mon bureau, à écouter la radio Koraï, entre les chants de Jacob Desvarieux dans un extrait de Nanm Kann, et PSE dans Réhabilitation, observant à travers ma fenêtre le ciel entre solèy épi nuage, mon esprit s'est quelque peu dispersé jusqu'à invoquer nos ancêtres. Pas pour les faire parler à ma place, mais je me suis imaginer quelle serait leur avis à regarder tout ceci. Ce que nous avons fait de leur héritage LIBERTÉ.

En me référant à ma mémoire, je me suis souvenue d'un spectacle où le metteur en scène avait imaginé un dialogue entre Malcom X et Martin Luther King. Cette rencontre n'a jamais existée, cependant la pièce m'avait laissée une sensation de réalité vive.

Alors ces mots qu'ils n'auraient pas prononcés eux-mêmes, je les ai entendus dans mon esprit.

Tou boneman parce qu’en tant que journaliste, femme, citoyenne et descendante, j’ai parfois besoin de leur demander : « Qu’avons-nous fait de ce que vous nous avez laissé ? »

J’ai donc imaginé un moment, seule avec eux. Une nuit antillaise, lourde de mémoire, au bord de l'eau au son du tanbou péyi. Dans l’ombre du Mémorial ACTe, peut-être, là où les racines de bois enlacées rappellent les millions de vies broyées par la traite et l’esclavage. Un lieu qui se veut justement espace de mémoire, de transmission et d’éducation.

Et soudain, je les entends,  les voix guadeloupéennes de Louis Delgrès, de la Solitude Mûlatresse épi la parole martiniquaise de Lumina Sophie dite Surprise.

J'entends d'abord la voix de Delgrès me dire qu'ils ont choisi de mourir plutôt que de devenir esclaves. Qu'ils savaient ce qu'ils risquaient, mais le combat ne pouvant être perdu, la solution était d'agir pour que ceux qui viendraient ultérieurement sachent une chose, qu'un être humain ne se possède pas.

Solitude prend alors la parole, ferme et sa voix résonne ainsi, elle se rend compte d'être entrée dans la mémoire avec "son" ventre de femme enceinte et son refus de plier. Elle a porté la vie alors que le monde autour d'elle voulait les réduire à des corps, à de la force de travail, à des objets. Sa statue avec robe près du corps laissant deviner sa grossesse avancée l'interpelle d'ailleurs.

Quant à Lumina Sophie, Fanm Matinik qui a connu la révolte. Elle a payé le prix cher pour ceux qui refusent l'humiliation. À tous d'entre eux qui n'ont pas demandé à naître dans un monde où la couleur de peau décidait à leur place et qui ont refusé que cette histoire soit oubliée.

Puis une voix les interromprait, la mienne. Journaliste un jour, journaliste toujours. Je leur parlerais de ces images qui circulent sur les réseaux sociaux. D’un défilé de lingerie organisé dans l’enceinte d’un lieu consacré à la Mémoire de la Traite et de l’Esclavage. D’événements où la fête, l’alcool, l’exhibition des corps et la recherche du spectaculaire semblent parfois prendre toute la place. Et je leur demanderais si c'est cette liberté entre autres qu'ils souhaitaient nous transmettre ?. .

Sans doute qu'ils me regarderaient longuement, me signifiant de ne pas me tromper, de ne pas confondre, liberté et absence de limites. Ah là touchée, ai-je un peu dérapé dans ma divagation. Confondre quoi. Parce que c'est précisément là que se trouve, à mes yeux, le coeur du débat. Je ne veux pas devenir celle qui condamne les autres parce qu'ils dansent sur une terre dite sacrée. Moi-même je danse quelquefois à des funérailles, j'ai déjà aussi apprécié des spectacles au Mémorial Acte. 

Je sais ce que signifie un corps qui parle. Je suis danseuse. Je connais la sensualité de nos danses, la chaleur du tambour, le plaisir de la fête, la puissance du carnaval, du zouk, du gwo-ka, du bèlè, de la biguine, du konpa.

Je sais que nos lieux de musique sont des espaces de liberté.

Je ne mettrai aucune de nos musiques et nos fêtes au banc des accusés.  

Une temps festif n’est pas une définition d'une génération. Et une génération ne se résume jamais à ses excès.

Mais je veux pouvoir poser une question qui dérange :

À quel moment la liberté devient-elle une marchandise ? À quel moment le corps cesse-t-il d’être un langage pour devenir uniquement un objet à regarder ? À quel moment la fête devient-elle une fuite ? Et surtout que voulons-nous démontrer ?

C’est là sans doute que mes ancêtres se rapprocheraient encore. Solitude me dirait qu'ils ont  combattu pour que nos enfants puissent naître libres. Pas pour qu’ils deviennent prisonniers d’autres chaînes. Quelles seraient alors ces autres chaînes ? Celles que nous combattons difficilement depuis quelques temps : la drogue, la violence, la banalisation du sexe, la domination, l'alcool comme unique horizon de la fête, la réussite réduite à l'apparence, la parole remplacée par la provocation... entre autres.

Et Lumina pas en reste insisterait sur le fait qu'une femme de mon temps, ne peut transformer la mémoire en tribunal permanent. Elle aurait raison de me le rappeler, de regarder plus profondément. De m'interroger sur l'éducation. la transmission, que nous femmes et hommes devons réguler, cesser de nous humilier et bien assumer notre liberté parce qu'elle ne se mesure pas au nombre de regards posés sur un corps.  Le consentement de ceci n'est ni une mode ni une option.

Qu'il nous faut retrouver un équilibre, du plaisir sans emprise, de la fête sans alcool excessif, de la réussite sans destruction de soi.

C’est là que mon regard de journaliste devient aussi celui d’une femme qui a grandi avec nos musiques, nos ébats, nos débats, nos contradictions.

Il nous faut nous emparer sainement des espaces de mémoire avec davantage de culture, davantage d’histoire. davantage de littérature, de paroles, de communications.

Je regarde Delgrès et lui pose ma vraie question, alors, finalement, êtes-vous déçus de nous ? Il secouerait la tête pour me dire finalement non.

Et j'insiste, même quand vous voyez tout cela ? Alors il me rassurerait avec un, nous ne sommes pas morts pour que vous deveniez parfaits. J'observe alors Solitude  qui sourit. Dans son regard je lirais nous sommes morts pour que vous puissiez choisir. Et ma chère dame du Vauclin Lumina Sophie s'enflamme avec, mais une liberté qui ne s’accompagne d’aucune responsabilité finit toujours par fabriquer d’autres prisons.

Et là, je comprends. Nos ancêtres ne nous demanderaient peut-être pas d’être sages. Ils nous demanderaient d’être conscients. Conscients de ce que nous transmettons. Conscients de ce que nous banalisons. Conscients de ce que nous montrons à nos enfants. Conscients surtout que l’héritage de nos ancêtres ne se résume pas à des statues, des commémorations, des musées et des discours. Mais à la manière de faire et de gommer toutes sources négatives.

Lritage, cest ce que nous faisons de leur sacrifice.

Alors, moi, descendante de cette histoire, journaliste et citoyenne, je ne veux ni censurer ni faire la morale. Je veux dialoguer.

Je veux que nos enfants sachent d’où ils viennent pour pouvoir décider où ils vont. Je veux qu’ils puissent danser sans se détruire. Aimer sans violence.

Faire la fête sans drogue. Être sexy sans être marchandisés. Être libres sans devenir esclaves de nouveaux modèles. Et surtout, je veux qu’ils puissent un jour regarder nos propres générations et nous demander ce que nous-mêmes avons fait de la liberté que nos ancêtres nous avaient confiée ? »

J’aimerais pouvoir leur répondre que nous avons essayé de ne pas la gaspiller. 

Parce qu’au fond, peut-être est-ce cela que Delgrès, Solitude, Lumina Sophie et tous ceux dont les noms ne sont jamais gravés sur les monuments nous demandent encore.

Pas de vivre comme eux.

Mais de ne jamais oublier pourquoi ils ont refusé de vivre à genoux.

Et comment les Civilisations se font miroir ?

À relire partout à ce sujet, Je ne peux m’empêcher de penser à l’HistoireLes grandes civilisations grecque et romaine, elles aussi, ont connu des périodes où l’abondance, le goût du plaisir, la recherche du pouvoir et une certaine démesure ont fini par fragiliser les sociétés. Une civilisation ne s’effondre jamais en un jour. Elle commence parfois à se perdre lorsqu’elle ne sait plus ce qu’elle veut transmettre à ses enfants, lorsqu’elle confond liberté et absence de responsabilité, plaisir et sens, spectacle et mémoire.

Alors, que sommes-nous en train de devenir aux Antilles ?La question me traverse avec d’autant plus de force que le monde autour de nous semble chaque jour plus chaotique. Guerres, violences, replis identitaires, enfants exposés à toutes les images, perte des repères, banalisation de certaines violences… Et chez nous, au cœur de nos territoires, quelle place accordons-nous encore à la mémoire, à la transmission, à l’éducation et à la dignité ?

Je ne suis pas contre la fête. Je suis une femme de musique, de danse et de culture. Je sais ce que la joie collective peut produire de beau et de nécessaire. Mais lorsque la fête entre dans un lieu comme le Mémorial ACTe, consacré à la mémoire de l’esclavage et de ses abolitions, je ne peux m’empêcher de questionner le sens que nous donnons à nos espaces de mémoire.

Nos ancêtres ne nous ont pas seulement légué des souffrances. Ils nous ont légué une responsabilité.

Delgrès, la Mulâtresse Solitude, Lumina Sophie, Toussaint Louverture et tant d’autres nous rappellent que la liberté n’est jamais un cadeau, elle se conquiert, elle se protège et elle se transmet.

Alors, au moment où nous semblons parfois courir vers toujours plus de divertissement, de consommation et d’immédiateté, savons-nous encore ce que nous voulons transmettre ?

Cest peut-être cela, au fond, ma véritable inquiétude : ne sommes-nous pas en train de confondre la liberté avec la possibilité de tout faire, et la modernité avec l’oubli de ce qui nous a construits ?

L’Histoire ne se répète jamais exactement. Mais elle sait parfois nous tendre un miroir

Illustration IA 

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