Je me souviens, ce que je dois aux Dissidents.

Mon histoire avec les Dissidents a commencé à Paris, bien avant que je ne retrouve leur mémoire à Avignon. Quelques années plus tôt, j’avais assisté à la toute première projection de Parcours de Dissidents d’Euzhan Palcy, dans un cinéma du 18ᵉ arrondissement, boulevard de Clichy.

Les Dissidents étaient venus y raconter leur histoire. Je revois cette matinée, pleine d’honneur et de respect pour ces femmes et ces hommes trop longtemps oubliés. J’étais là, attentive, appareil photo en main, sans mesurer encore que cette rencontre deviendrait une longue aventure de mémoire. Je ne savais pas que j’allais devenir leur photographe, les suivre dans les institutions de la République, à l’Assemblée Nationale, au Sénat, aux Invalides, dans les écoles, puis jusqu’à la gare du Nord, lorsqu’ils prendraient le train pour la Normandie. Nous étions deux Marie-Michaël Manquat et moi.

Mais mon histoire avec Euzhan Palcy avait commencé bien avant cette rencontre. Nous avions en commun une amie, Mounia Orosemane. Je l’avais déjà rencontrée lors de la sortie de Rue Cases Nègres. Et je la voyais à de nombreux évènements culturels de notre diaspora. C’est après cette première que je lui offris comme contribution mes photos de l'événement. Aussi à la mémoire de mon grand-père soldat de carrière Feu Sieur Jacques Philippe Hermet, disparu dans les années 50. Ainsi sans doute naissait notre amitié, elle avait reconnu mon travail et m’avait fait un immense cadeau, plus tard, devenir la marraine de mon exposition de 2013, Figures de Martinique d’ici et d’ailleurs — Héritage Aimé Césaire. L’exposition se tenait au Centre de loisirs Valeyre, dans le 9ᵉ arrondissement, à quelques pas de la bibliothèque où je travaillais encore. Le dernier jour, Euzhan était venue de Los Angeles pour me surprendre. Je n’oublierai jamais ce geste.

Cette fidélité compte dans mon histoire avec les Dissidents. Avant même que je les accompagne avec mon appareil photo, Euzhan et moi partagions une confiance fondée sur la mémoire, la culture antillaise et la nécessité de montrer nos figures, nos femmes et nos hommes, souvent laissés dans l’ombre.

Parcours de Dissidents avait fait connaître l’histoire de ces jeunes Guadeloupéens et Martiniquais qui, après la capitulation de 1940, avaient refusé de rester sous Vichy et risqué leur vie pour rejoindre la France libre.

Derrière le mot Dissidents, il y avait des femmes et des hommes contraints de choisir la liberté. Sous l’autorité de l’Amiral Robert, les côtes de Martinique et de Guadeloupe étaient surveillées. Beaucoup prirent la mer clandestinement, de nuit, sur de frêles embarcations, pour gagner la Dominique ou Sainte-Lucie. Entre 1940 et 1943, plusieurs centaines partirent ainsi, au prix de nombreux échecs et drames en mer. Depuis ces îles britanniques, les volontaires furent acheminés vers les États-Unis, notamment à Fort Dix, dans le New Jersey, où ils reçurent une formation militaire. Ils gagnèrent ensuite l’Afrique du Nord et, pour certains, Londres, avant de rejoindre les combats de la France libre, en Italie puis en France, jusqu’à la Libération.

Je ne peux pas séparer leur courage de ma propre histoire familiale. Tout comme le grand-père d’Euzhan Palcy. Mon grand-père, Philippe Hermet, soldat de carrière. Son destin reste enveloppé d’un mystère douloureux puisqu’un matin de 1950, en Martinique, il est parti à cheval et n’est jamais revenu. Seul son cheval, encore en sueur, est rentré au bercail. Ma mère ne s’en est jamais remise.

Lorsque je photographiais les Dissidents, je ne regardais donc pas une histoire étrangère à la mienne. Je photographiais aussi une part de mon histoire familiale, une mémoire transmise par les silences, les absences et les questions sans réponse. Des milliers de jeunes hommes et de jeunes femmes avaient participé à cette aventure. Puis le temps avait passé, et l’Histoire les avait plutôt oubliés.

À Paris, je n’ai pas vu seulement des anciens combattants. J’ai regardé leurs visages, leurs mains, leurs silences et leurs regards lorsqu’ils retrouvaient ces lieux où la République reconnaissait enfin leur courage. J’étais derrière mon appareil photographe, journaliste, et surtout femme antillaise, je voyais leurs regards certains placides d’autres avec une larme discrète.

Ça me concernait. 2014, enfin Paris leur ouvre ses portes.  Cette année a marqué un tournant. Avant les honneurs, bien avant les cérémonies officielles, il y avait donc eu le film d’Euzhan Palcy.

D’abord Madame George Pau-Langevin alors Ministre des Outre-Mer y tenait. Euzhan avait déjà frappé à la porte. Il fallait définitivement leur laisser le passage avec honneur et respect.

Pour le 70ᵉ anniversaire des débarquements et de la Libération, François Hollande a accueilli les Dissidents à l’Élysée, le 1er juin. Le film d’Euzhan Palcy y a été projeté, avant une série d’hommages aux Invalides, au Sénat, à l’Assemblée Nationale, au Panthéon, dans les écoles, particulièrement dans le 18ème , nouvellement baptisé au nom du Poète Aimé Césaire, puis en Normandie.

J’ai accompagné cette histoire avec mon appareil photo. Aux Invalides, certaines de mes photographies ont été conservées dans les archives du parcours des Dissidents et sont aujourd’hui créditées à mon nom, Migail Montlouis-Félicité / JMJ International Pictures. Cette trace me touche. Une photographie peut survivre à celui ou celle qui l’a prise et devenir un fragment de mémoire collective.

De la République aux lycéens. Parmi ces étapes, je me souviens avec beaucoup d’émotion de leur venue au lycée Aimé-Césaire, rue Pajol, dans le 18ᵉ arrondissement. Après les ors de la République, les Dissidents venaient parler aux jeunes. C’était peut-être l’un des moments les plus émouvants, une mémoire qui ne rencontre pas la jeunesse, filles et garçons étaient particulièrement attentifs et à l’écoute de leur moindre témoignage. Eux avaient des visages, des voix et des souvenirs.

Et moi, je les photographiais. Jusqu’à la gare du Nord. Puis vint le départ.  Après avoir été reçus dans les plus hauts lieux de la République, ces femmes et ces hommes reprenaient simplement un train, direction la Normandie. Après les discours et les cérémonies, il fallait revenir sur la terre où s’était écrite une partie de leur histoire.

Je ne savais pas encore que ces images resteraient si longtemps en moi. Je photographiais des hommes et des femmes que l’Histoire avait laissés dans l’ombre. Avec le recul, je crois surtout avoir photographié quelque chose de plus fragile, la mémoire lorsqu’elle revient chercher sa place.

Et puis le Off d'Avignon… Des années plus tard, en 2026, je suis venue à la Petite Chapelle du TOMA présenter Pêle-mêle, ceux qui chantent en moi, partager mes mots, mes souvenirs et mes rencontres. Au détour de cette aventure, un visage a réveillé une mémoire que je croyais soigneusement rangée dans mes archives, celui de la fille de Madame Catayée, Michelle.

Cette rencontre m’a bouleversée. J’avais connu sa mère lors de la venue des Dissidents à Paris. Je me souviens de la grande dissertation qu’elle avait faite devant l’Éternel, de sa parole, de sa mémoire et de son émotion, qui m’avaient profondément marquée. Et soudain, ici dans le Sud de la France, son accompagnatrice, sa fille était là, comme si le temps venait de refermer une boucle.

Alors mes souvenirs sont remontés. J’ai compris que certaines histoires ne nous quittent jamais. Elles attendent, cachées dans une photographie, un prénom ou un visage aperçu au détour d’une salle. Puis, des années plus tard, elles reviennent nous demander : ou ka sonjé ? - oui, je me souviens.

C'est ce que m'offre mon métier de journaliste et de photographe, ne pas laisser disparaître les visages derrière les dates. Les Dissidents ne sont pas seulement une page de l’histoire de la Seconde Guerre mondiale. Ils sont une part de notre histoire antillaise, une histoire de courage, de liberté et de fidélité à la France.

J’ai eu le privilège de la photographier. Aujourd’hui encore, je continue à la raconter.

 

CF. https://fr.video.search.yahoo.com/search/video;_ylt=AwrIecKRtZpqQgIAX0ZjAQx.;_ylu=Y29sbwNpcjIEcG9zAzEEdnRpZAMEc2VjA3BpdnM-?p=parcours+de+dissidents&fr2=piv-web&fr=crmas&rurl=https%3A%2F%2Fwww.youtube.com%2Fwatch%3Fv%3D1zxA0z7gzxY

Photos - Migail Montlouis-Félicité

Ajouter un commentaire

Commentaires

Il n'y a pas encore de commentaire.