Il est tou boneman des dates que le temps effleure sans jamais parvenir à les effacer. Le 16 août 2005 est de celles-ci. Ce jour-là, un avion de la West Caribbean Airways s’écrasait au Venezuela.
Stèles de Martinique & du Père-Lachaise
À son bord, 152 Martiniquais qui rentraient de vacances au Panama. Avec les huit membres de l’équipage colombien, 160 personnes perdaient la vie. Mais pour la Martinique, ces chiffres ne disent pas tout.
Derrière les 152 noms, il y avait des familles, des enfants, des parents, des amis, des voisins, des collègues. Il y avait cette étrange géographie de la douleur qui faisait que, partout sur l’île, quelqu’un connaissait quelqu’un qui avait disparu.
À cette époque, j’étais rédactrice du journal Kankan.info. Nous avions voulu, nous aussi, rendre hommage à ces femmes, à ces hommes et à cet enfant partis brutalement. Je me souviens surtout d’un moment très particulier, celui où, depuis Paris, j’écoutais sur Internet la lecture des noms.
Je suis restée assise à mon bureau. Au début, j’ai eu la chair de poule. Puis, au fil des noms, quelque chose s’est installé en moi. Une anxiété sourde, de plus en plus forte.
Les noms défilaient comme une litanie. Et soudain, ce n’était plus une liste. C’étaient des vies.
Lorsque j’ai entendu Montlouis-Félicité Christian, j’ai reconnu un nom familier. Et là, presque physiquement, j’ai eu la sensation que le sol se dérobait sous moi. J’ai eu chaud. Puis froid.
Une tristesse incomparable m’a enveloppée. Je venais de comprendre, dans mon propre corps, que cette tragédie n’était pas seulement celle d’un peuple auquel j’appartenais. Elle venait de toucher ma propre histoire familiale.
Je venais de perdre un oncle. Lorsque j’ai entendu Montlouis-Félicité Christian, ce n’est pas tant la disparition d’un oncle avec lequel je n’avais pas de grande proximité qui m’a bouleversée. C’est mon patronyme que j’entendais. Mon nom, au milieu de tous ces noms martiniquais.
Pour l’enfant exilée que j’avais été, il a soudain résonné au milieu de cette tragédie qui avait emporté tant des miens, quelqu’un venait me rappeler que j’étais de cette terre, de cette histoire, de ce peuple.
Mon nom était là. Parmi les leurs. Et tout à coup, je n’étais plus seulement à Paris, dans les bureaux de Kankan.info, à écouter une liste de disparus. Une part de moi était revenue en Martinique.
C’est peut-être cela qui m’a fait vaciller. Le sentiment étrange et bouleversant de retrouver une appartenance au cœur même d’une catastrophe. Je crois que c’est à cet instant que mes larmes sont venues. Je me souviens aussi de cette Martinique rassemblée, des élus, des autorités, de cette lecture des noms devenue une immense litanie du chagrin.
Puis vint la cérémonie d’hommage au stade Dillon. La Martinique entière semblait avoir cessé de respirer.
Le président Jacques Chirac était là. Hugo Chávez également. Des milliers de Martiniquais s’étaient rassemblés pour accompagner les leurs une dernière fois.
Je me souviens de cette cérémonie comme d’un moment où un peuple tout entier semblait porter le même deuil.
Et pourtant, moi qui suis une passionnée d’avion, je n’ai jamais cessé de prendre l’avion. J’aime même à me dire que je dois le prendre au moins une fois par an. J’ai eu peur parfois, bien sûr. Mais cette peur n’a jamais duré.
Peut-être parce que l’avion est aussi, pour moi, le véhicule des rêves, des rencontres et des départs. Je pense notamment à ce voyage vers New-York que je rêvais de faire après l’élection de Barack Obama.
Et puis il y a ces étranges croisements de la vie, ceux qui font qu’un souvenir en réveille toujours un autre.
Avant de prendre cet avion, j’avais appris la disparition de ma chère Miriam Makeba. Je l’avais rencontrée en Côte d’Ivoire en 1998. J’avais ensuite eu la chance de la revoir à Paris, de la suivre lorsqu’elle y séjournait, jusqu’à son dernier spectacle à l’Olympia. Pourtant je ne l'ai jamais photographiée, sinon une photo ratée à Cocody.
Et pourtant, ma toute première rencontre avec Mama Africa remontait à mes dix-sept ans. C’est ma tatie Carmen qui m’avait emmenée la voir.
Elle chantait Pata Pata. Cette chanson qui faisait danser les générations et traversait les frontières.
Ainsi vont mes souvenirs. Ils ne suivent jamais une ligne droite.
Un avion me ramène à un autre avion. Un nom sur une liste me ramène à un oncle.
Un départ me ramène à Miriam Makeba. Une cérémonie me ramène à Jacques Chirac.
Et le Venezuela me ramène aussi à Hugo Chávez, que j’avais eu la grande chance de photographier dans un palace parisien de l’avenue de l’Opéra, lorsqu’il était venu rencontrer Nicolas Sarkozy, à lépoque de la prise d'otage de plusieurs françaises par les rebelles sud-américains.
Puis il y eut cette autre grande figure dont je devais croiser le chemin quelques mois plus tard, presque par hasard, dans une boutique de chaussures de la rue de Rennes, du côté de Saint-Sulpice : Ingrid Betancourt, alors au cœur de l’actualité après sa libération des mains des FARC.
Les histoires se croisent. Elles ne se ressemblent pas. Mais elles finissent parfois par dessiner une même vie.
Et puis, il y a aujourd’hui. Il y a quelques années, j’ai rencontré, avec mon amie Firmine Richard, une jeune femme prénommée Carine Chassol.
Nous avons sympathisé.
De ces rencontres qui semblent simples sur le moment, mais dont on ne mesure pas toujours la place qu’elles prendront plus tard dans notre mémoire. Je l’ai revue récemment, lors d’une remise de médaille à une autre amie chère, Claudia Tagbo.
Et aujourd’hui, c’est elle qui, par son témoignage, vient rouvrir cette porte de mes souvenirs.
Carine s’est rendue au Père-Lachaise, pour saluer la mémoire de ses parents disparus dans ce crash meurtrier.
Je ne savais même pas qu’un mémorial dédié aux victimes se trouvait là. Il est situé dans la division 77 du Père-Lachaise, avenue Circulaire, non loin du jardin du Souvenir. Trois stèles composent le monument ; la liste des victimes y est gravée.
Et voilà que le récit de Carine me ramène, vingt et un ans plus tôt, à cette voix que j’écoutais depuis Paris, égrenant les noms des disparus.
Elle, ce jour-là, ne venait pas seulement saluer des morts. Elle venait saluer son père et sa mère. Elle venait retrouver deux visages, deux voix, deux présences qui ont été arrachées ensemble à sa vie. Et je ne peux imaginer la profondeur d’une telle douleur.
Perdre un parent est déjà une blessure immense. Perdre ses deux parents dans une même catastrophe, de cette manière brutale et inattendue, est une douleur dont j’imagine qu’elle ne disparaît jamais complètement.
Elle change seulement de forme. Alors aujourd’hui, à travers Carine, c’est aussi toute sa famille que je veux associer à ce récit.
Parce que les années passent, mais certaines absences continuent de vivre avec nous.
Parce que derrière chaque nom de cette liste, il y avait une histoire.
Et derrière chaque histoire, une famille qui a dû apprendre à vivre avec le silence laissé par ceux qui ne reviendraient plus.
Je pense à Carine. Je pense à ses parents. Je pense à mon oncle Christian. Je pense à toutes ces familles martiniquaises qui, ce 16 août 2005, ont vu leur vie basculer. Et je pense à cette étrange façon qu’a la vie de faire se croiser les destins.
Nous nous rencontrons parfois sans savoir que, des années plus tard, une parole, une photographie, un lieu ou un témoignage fera remonter à la surface un souvenir que nous croyions enfoui.
C’est peut-être cela aussi, être journaliste, photographe, témoin. Garder des traces. Recueillir des fragments.
Ne pas laisser les noms devenir seulement des noms.
Aujourd’hui, le témoignage de Carine m’a ramenée à cette litanie mortifère que j’entendais depuis Paris.
J’ai retrouvé la voix. Les noms. Le silence. La chair de poule. Le chaud, le froid. Puis les sanglots.
Vingt et un ans après, je comprends que certaines histoires ne demandent pas à être oubliées.
Elles demandent simplement à être racontées avec respect.
Parce que nos souvenirs sont des témoignages.
Et que nos témoignages sont les fragments d’une histoire commune.
Une histoire faite de vies, de rencontres, de départs, de retrouvailles et d’absences.
Une histoire où les destins se croisent.
Et où, parfois, un simple nom suffit à faire revenir tout un monde.
Carine, ton témoignage a réveillé en moi une empreinte que je pensais effacée. En allant saluer tes parents, tu m'as ramenée auprès des miens, auprès des nôtres. J'ai réalisé que certains de nos souvenirs ne nous appartiennent jamais tout à fait. Ils attendent quelquefois un écho qui les fait résonner. Merci d'avoir sans le savoir fait renaître les miens.
Stèle de Saint-Joseph
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