Pour moi un film peut être un voyage. Je viens de revoir À la rencontre de Forrester pour la cinquième fois. Mais cette fois, quelque chose a changé. Je le revois après avoir publié mon premier livre. Et forcément, je ne regarde plus ce film avec tout à fait les mêmes yeux. Tout ce qui touche à l’écriture, au doute, à la légitimité, au regard des autres, à cette étrange peur de ne pas être « assez », résonne autrement quand on vient soi-même de déposer ses mots entre les mains des lecteurs. Jamal est un jeune garçon du Bronx. Il est Noir. Il est basketteur. Et il écrit. Il écrit même très bien. C’est justement cela que le professeur Crawford semble avoir du mal à accepter. Quand Jamal produit un texte remarquable, le professeur ne voit pas immédiatement le talent. Il voit le Bronx. Il voit le jeune Noir. Il voit le sportif. Et il soupçonne le plagiat. C’est là que le film me dérange et me passionne à la fois. Parce que le racisme n’est pas forcément une insulte lancée au visage. Il peut être beaucoup plus sournois. Il peut se cacher dans le doute. Dans le regard. Dans cette incapacité à imaginer qu’un garçon, noir ou blanc d'ailleurs, venu d’un quartier populaire puisse posséder une culture littéraire, une intelligence, une sensibilité qui dépassent les cases dans lesquelles on l’a rangé. Ici, il est noir de surcroit...
Un jeune Noir n’aurait-il pas le droit d’être simplement très bon ?
Pourquoi son talent devrait-il toujours être expliqué, vérifié, suspecté ? Pourquoi faudrait-il prouver deux fois plus que l’on mérite sa place ? Cette question me renvoie forcément à quelque chose de très personnel. Un jour, un professeur m’a dit lors d'une formation : « Cessez d’écrire ainsi, vous n’êtes pas Proust. » En effet elle trouvait que mon écriture était trop lyrique. Je lui ai répondu : « Je suis une fille née dans le pays de Césaire. » Évidemment, je ne prétendais pas être Aimé Césaire. Je revendiquais simplement le droit d’avoir ma propre voix. J'avais simplement le droit d’écrire. Et Jamal n’a pas à ressembler à l’idée que Crawford se fait d’un écrivain pour être écrivain. Son talent n’a pas besoin d’autorisation. Et puis ma vie m’a offert un cadeau que je mesure peut-être encore davantage aujourd’hui. Maryse Condé a lu et corrigé ma nouvelle Matadô adaptée pour le cinéma... Parce qu’après avoir entendu un jour : « Vous n’êtes pas Proust », j’ai eu la chance qu’une immense auteure accepte de regarder mes mots, de les accompagner, de les corriger. Ce geste compte énormément pour moi. Non pas parce que Maryse Condé aurait eu à me donner une quelconque permission d’écrire. Mais parce qu’une grande écrivaine a accepté de transmettre quelque chose à une autre femme qui cherchait sa voix. Et aujourd’hui, alors que je prépare mon prochain ouvrage autour de portraits de femmes, je mesure la chance que j’ai eue de recevoir ce cadeau-là : une préface de Maryse Condé. Un cadeau de vie. Comme une main posée sur l’épaule au moment où l’on s’apprête à continuer le chemin. Et finalement, c’est peut-être aussi cela que raconte À la rencontre de Forrester. La transmission. Pas seulement celle d’un maître à son élève. Elle circule. D’une génération à l’autre. D’une voix à une autre. Parfois d’une femme à une autre. Elle nous donne le courage de continuer. Et c’est là que la relation entre Jamal et William Forrester m'émeut autant. Je ne vois pas d’abord un Noir et un Blanc. Je vois un maître et son élève. Un homme et un adolescent. Presque un père et un fils. Deux générations. Deux mondes. Deux histoires sociales qui n’auraient peut-être jamais dû se rencontrer. Forrester est un écrivain célèbre, récompensé par le Pulitzer. Jamal est un jeune garçon qui cherche encore sa place. Forrester possède le savoir. Jamal possède la jeunesse. Forrester a les mots mais il s’est enfermé après avoir beaucoup perdu. Jamal a les mots mais il ne sait pas encore tout à fait ce qu’il peut en faire. Alors l'auteur lui apprend à travailler. À écrire. À ne pas attendre l’inspiration. À trouver sa voix et la voie. Mais ce que j’aime particulièrement dans le scénario, c’est que la transmission ne fonctionne pas dans un seul sens.
Le maître devient aussi l’élève. Parce que Jamal va apprendre quelque chose à Forrester que les livres ne pouvaient plus lui apprendre : le goût de revenir vers la vie. Et puis arrive cette scène du stade. Pour moi, elle est d'une grande intensité, seul au milieu d'une foule donc essentielle. Jamal a réussi à faire sortir Forrester de son appartement. Cet homme qui s’était enfermé dans ses souvenirs se retrouve dehors, et l'enfant lui offre un cadeau dans l'immense stade vide. Et là, il parle. Il se raconte. La mort de son frère. Sa famille. La perte immense. Surtout la culpabilité. Et son personnage s'humanise. Il n'est plus simplement l' écrivain excentrique qui aurait choisi de vivre loin des autres. C’est la solitude d’un homme avec son deuil. Et je me pose alors cette question :
Quand on a connu le succès, quand on a écrit un livre célèbre, quand son nom est reconnu, qu’est-ce que tout cela vaut lorsque l’on a perdu ceux qui comptaient ?La notoriété suffit-elle à nous panser ? Peut-elle nous guérir ? Ou finit-elle parfois par gommer l’homme qui se trouve derrière le nom ? Forrester a le Pulitzer. Il a la reconnaissance. Il a laissé une trace. Mais ceux qu’il aimait ne sont plus là. Et aucune récompense ne peut remplacer une présence. Jamal ne lui apporte pas la gloire. Il lui apporte quelque chose de beaucoup plus précieux : le présent. La rue. Le stade. Le rire. La jeunesse. Une conversation. Une raison de sortir. Une raison d’être encore quelqu’un pour quelqu’un. Et c’est peut-être là que le film me bouleverse le plus. On croit que Forrester va sauver Jamal. Au bout du compte, Jamal sauve aussi Forrester. Forrester lui donne les mots. Jamal lui rend son monde. Quelle magnifique vision de la transmission. Et quelle performance des acteurs ! Sean Connery est extraordinaire. Il aurait pu demeurer un vieux grincheux caricatural, en fait un homme blessé, orgueilleux, drôle, tendre, parfois insupportable, mais profondément humain. Beaucoup passe par son regard. Et face à lui, Rob Brown. Seize ans seulement lorsqu’il tourne le film, ce jeune novice, en apprentissage presque. Et pourtant cette présence sensible, son écoute évidente, sa perception à recevoir. Chacun laisse une part à l'autre. C'est un merveilleux duo, un tandem, une belle rencontre. Deux générations d'acteurs, deux mondes qui se croisent.
Jamal découvre qu’il a une voix. Et puis il y a Crawford. Son accusation de plagiat. Je ne suis évidemment pas en train de dire qu’un professeur ne doit pas vérifier un travail. Mais ce qui me dérange, c’est ce que le film met derrière cette accusation. L’impossibilité pour certains de concevoir qu’un jeune Noir du Bronx puisse être exceptionnel. Et cela résonne douloureusement avec ce qui vient de se passer autour de Jason Arday. Professeur de sociologie à Cambridge, devenu en 2023 le plus jeune professeur noir de l’histoire de cette université, il s’est retrouvé ces dernières semaines au centre d’une affaire d’accusations de plagiat, avant de démissionner. Il a été retrouvé mort à Londres le 14 août, à seulement 41 ans. Je reste prudente sur les circonstances exactes de sa mort et ne pas établir de lien de causalité que les faits ne permettent pas d’affirmer. Mais À la rencontre de Forrester me ramène ce matin à cette histoire. À cette question qui me poursuit : pourquoi le talent de certain doit-il encore parfois être accompagné d’un doute ? Pourquoi, lorsque nous arrivons dans certains espaces, faut-il encore démontrer que nous avons bien le droit d’y être ? Pourquoi ne peut-on pas simplement regarder le travail et dire : il est bon. Point. Le talent n’a pas de couleur. L’intelligence n’a pas de quartier. L’écriture n’a pas de classe sociale. Et personne ne devrait avoir à demander la permission pour être brillant. C’est peut-être pour cela que je revois ce film aujourd’hui. Parce que je viens, moi aussi, de franchir une petite porte. Après avoir écrit pendant des années, après avoir raconté les autres, photographié les autres, rencontré tant de vies, j’ai enfin publié mon premier livre. Et je découvre ce que cela signifie de prendre ses mots, de les sortir de soi et de les laisser aller au regard des autres. Jamal cherche sa voix. Forrester a perdu la sienne dans le silence. Et moi, aujourd’hui, je mesure peut-être davantage ce que signifie oser donner sa voix au monde. Je n’ai pas besoin d’écrire comme Proust. Je n’ai pas besoin d’être Césaire. Je dois simplement être fidèle à ce que je porte.
Mi té ka chaché son vwa.
Je cherchais ma voix. Celle de mes histoires. De mes silences. De mes Antilles. De Paris. De mes rencontres. De mes blessures aussi. Et peut-être que c’est cela que Forrester transmet finalement à Jamal : n’écris pas pour ressembler à quelqu’un. Écris pour devenir toi. C’est peut-être la plus belle chose qu’un maître puisse donner à son élève. Les outils pour qu’un jour il n’ait plus besoin de lui. Et peut-être même la joie de le voir aller plus loin. Alors oui, je viens de revoir À la rencontre de Forrester pour la cinquième fois. Mais cette fois, je crois que je le regarde aussi avec mes propres yeux d’auteure. Et je comprends peut-être mieux pourquoi cette histoire me touche autant.
Peut-être que les voix que nous recevons ne nous appartiennent jamais complètement. Nous les faisons circuler. Nous les transformons.Nous les transmettons à notre tour. Et peut-être qu’après avoir publié mon premier livre, je comprends enfin cette phrase autrement : on ne sait jamais qui, quelque part, attend que nous osions enfin raconter notre histoire.
À la rencontre de Forrester, Gus Van Sant, 2000. Cinquième visionnage. Et je crois que je ne suis toujours pas arrivée au bout de ce que ce film avait à me dire. Je n’ai pas fini de parler.
Et puis il y a la musique.Je ne pouvais pas terminer ce texte sans parler de cette fin.
Over the Rainbow, dans la voix bouleversante d’Israel Kamakawiwoʻole. Cette chanson arrive presque comme une respiration après tout ce que le film vient de nous faire traverser. Et forcément, elle me touche autrement. Parce que pour moi, la musique n’est jamais loin des mots. Elle les accompagne, parfois elle les devance, parfois elle dit ce que les mots n’arrivent plus à dire. J’ai toujours vécu avec elle. Elle a accompagné mes rencontres, mes combats, mes joies, mes blessures, mes souvenirs. Alors cette voix qui s’élève à la fin du film, après la solitude de Forrester, après le doute de Jamal, après les humiliations, les préjugés, la transmission et le deuil, je l’entends presque comme une promesse.
Après tout cela, la vie continue. Pas comme avant. Autrement. Et peut-être que c’est cela que la musique vient nous dire. On peut avoir tout perdu. Avoir été blessé. Tenter de résister aux doutes. Manquer de confiance en soi. S'être mis entre parenthèses durant un long temps. Tout peut arriver telle une rencontre. Des mots qui vous signifient que vous êtes vivant.
Un livre peut encore naître. Et une chanson peut également nous emmener quelque part. Alors je rlis le générique de À la rencontre de Forrester avec cette musique dans la tête. Et mes voix sont là : celles de Césaire, Condé, Forrester, Jamal et la mienne qui me confort plus encore.
Au bout du compte, tout est lié. Les mots, les voix, les rencontres, la mémoire, l’écriture et la musique.
C’est absolument pour cela que je continue à raconter.
Je continue et la musique m'accompagne.
Photos/Web
Ajouter un commentaire
Commentaires