Il était une fois une sortie presque improvisée, le matin même, à la Porte Dorée.
Avec mon amie Dominique Béroard, artiste peintre-plasticienne, nous sommes allées découvrir l’exposition Aux origines. Regards croisés sur le racisme et les discriminations. Je pensais y aller simplement pour regarder, apprendre, photographier quelques belles choses. Mais la journée en a décidé autrement. Elle m’a ramenée à mon histoire d’Afro-descendante, à mes interrogations sur mes origines, sur l’esclavage, les colonisations, les migrations et toutes ces histoires qui se croisent sans jamais vraiment se séparer.
Et puis elle m’a offert une jolie surprise : retrouver une amie de longue date, Amel Aïdoudi, devant une bibliothèque où se côtoient tant de voix et de mémoires. Et là, forcément, je me suis dit que certaines rencontres ne doivent rien au hasard.
Aux origines de nous-mêmes tou boneman ! Cette exposition m’a véritablement interpellée. Elle raconte diverses origines d'abord. Aussi, parce qu’elle ne parle pas seulement des ascendances au sens où nous pourrions l’entendre. Elle nous incite à regarder les histoires qui ont fabriqué nos sociétés : l’esclavage, les colonisations, les migrations, les déplacements de populations, les discriminations et ces regards qui, au fil des siècles, ont décidé de qui était l’autre. Forcément, je me suis sentie concernée.
Mon histoire afro-descendante m’interroge depuis longtemps. Alors devant certaines œuvres, certains documents, certaines installations, je pense à cet ADN dont on parle aujourd’hui avec tant de facilité. Un gène peut raconter une trace. Mais il n'explique jamais toute une vie. Il ne dit pas les séparations, les départs, les exils, les enfants arrachés à leur terre, les langues que l’on perd puis que l’on cherche, les patronymes qui traversent les générations. Il ne raconte pas non plus ce sentiment parfois difficile à expliquer d’être à la fois Martiniquaise, Antillaise, Française, Parisienne et héritière d’une histoire qui nous dépasse.
Sé sa nou yé. C’est aussi cela, nos histoires : des morceaux de monde cousus ensemble. Et peut-être que c’est ce que j’ai aimé dans cette exposition. Elle ne cherche pas à nous enfermer dans une origine. Elle montre au contraire combien nous sommes faits de circulations, de rencontres, de ruptures et de transmissions.
Adama Traoré : regarder autrement une histoire que je croyais connaître
Parmi les récits présentés, celui d’Adama Traoré m’a particulièrement accaparée. Je me rappelle son nom. Je connais le combat de sa famille. Je sais qu’il est devenu, depuis sa mort en 2016, une figure emblématique des mobilisations contre les violences policières. Mais je dois être honnête : je ne maîtrisais pas vraiment le cheminement qui mène à son arrestation puis à sa mort. Et cette exposition m’a donné envie de comprendre. De reprendre le fil. Le 19 juillet 2016, Adama Traoré, 24 ans, est interpellé à Beaumont-sur-Oise. En fuite. Il est poursuivi puis arrêté par des gendarmes avant d’être conduit dans une cour de la brigade. Il meurt quelques heures plus tard. Depuis, les circonstances de sa mort ont donné lieu à des années d’enquêtes, d’expertises et de controverses médicales et judiciaires.
Je ne suis ni juriste ni médecin. Je ne vais donc pas faire semblant de posséder une vérité qui appartient aux procédures judiciaires et aux experts. Mais là cette histoire m’interroge. La succession des événements. Les témoignages. Les expertises contradictoires. Et notamment la place prise dans le récit par mr K, chez qui Adama Traoré s’était réfugié alors qu’il semblait déjà très affaibli.
Je me suis demandé comment, dans une affaire aussi grave, une parole peut prendre autant de poids. Et surtout pourquoi il nous faut parfois tant de temps pour comprendre ce qui s’est réellement passé lorsqu’un jeune homme meurt après une interpellation.
Je ne suis pas sortie de cette partie de l’exposition avec des certitudes. J'en garde davantage de questions. Et peut-être est-ce aussi le rôle d’un musée, nous pousser à regarder ce que nous pensions connaître et nous faire comprendre que derrière un nom, il y a toujours une histoire.
Pa ni jistis san vérité. Il n’y a pas de justice sans vérité.
Et puis il y a eu cette bibliothèque…
C’est sans doute l’un des moments que je garderai le plus longtemps de cette visite. Une installation autour des livres et des auteurs afro-caribéens. Home to Home de l’artiste Hamedine Kane. Des livres, des voix, des pensées qui voyagent. James Baldwin, Édouard Glissant, Frantz Fanon, Ken Bugul, Sylvia Wynter, Madjiguène Cissé, Joseph Zobel. Des voix de mon adolescence où je commençais a être passionnée par la lecture. Je suis restée devant cette maisonnée de livres avec cette impression étrange d’être chez moi quelque part... Parce que j’ai pensé à mon propre livre. Pêle-mêle, Ceux qui chantent en moi.
Je viens tout juste d’être éditée. Je suis une toute jeune auteure, si l’on peut dire, et je mesure parfaitement le chemin qui me sépare de toutes ces grandes voix. Alors non, je ne vais pas prétendre que mon livre avait naturellement sa place parmi elles. Mais j’ai pensé, avec tendresse Peut-être qu’un jour, Pêle-mêle pourrait avoir sa petite place quelque part dans cette grande bibliothèque de nos mémoires.
Cette pensée m’a fait sourire. Parce que je ne prétends pas écrire l’Histoire. Je raconte simplement quelques fragments de la mienne. Mes souvenirs. Mes rencontres. Mes musiques. Mes voyages. Mes blessures aussi.
Et peut-être qu’écrire un premier livre, c’est simplement commencer à déposer une petite trace derrière soi. Pas une grande trace. Une petite. Mais une trace tout de même.
Et Amel est apparue…
Et c’est justement là, devant cet espace librairie, que la journée m’a offert son plus joli hasard. Je voulais m’approcher pour regarder les livres.
Une femme cherchait à faire une photographie et, sans m’en rendre compte, je me trouvais devant son objectif. Je m’excuse. Je me pousse. Puis nos regards se croisent. Et soudain… Amel Aïdoudi. Une amie de longue date. Une grande comédienne dont le parcours s’est profondément inscrit dans le théâtre martiniquais. Nous nous reconnaissons immédiatement. Pas besoin de chercher nos souvenirs. Ils sont là. Nous nous prenons dans les bras. Et pendant quelques secondes, la Porte Dorée disparaît presque autour de nous. Je retrouve cette femme que la vie avait placée autrefois sur mon chemin et qui a, elle aussi, traversé les mondes. Comédienne. Artiste. Elle a vécu aux Antilles, à Haïti également et a travaillé avec certaines des grandes voix de notre théâtre caribéen. Elle a notamment porté des textes d’Aimé Césaire, de Frantz Fanon, de Kateb Yacine, de Patrick Chamoiseau. Elle est aussi passée à la mise en scène. Et nous voilà, toutes les deux, des années après, devant une bibliothèque consacrée aux voix, aux exils, aux identités et aux histoires qui se croisent. Je lui montre les livres. Je lui dis en souriant : Regarde… je viens de me dire que Pêle-mêle aurait peut-être sa petite place ici. Nous rions. Heureuses surtout de nous retrouver là comme si nous avions eu rendez-vous. Mais au fond de moi, cette rencontre prend soudain une autre dimension. Elle, ayant vécu dans mon île plus que moi-même. Moi, Martiniquaise, venue vivre à Paris. Et Dominique, mon amie peintre à ma recherche, nous nous sommes perdues un petit temps. Et nous voilà, là ! Trois femmes. Trois parcours. Trois manières de créer. Trois histoires qui, à leur manière, racontent aussi ces déplacements, ces rencontres, ces mélanges qui font nos identités.
Sé lavi-a menm ki ka ékri pli bèl istwa. C’est parfois la vie elle-même qui écrit les plus belles histoires.
Photos Migail Montlouis-Félicité
Quand nos histoires deviennent des traces. Je crois que c’est à ce moment-là que j’ai compris ce qui me touchait autant dans cette installation. Nous ne sommes pas tous historiens. Nous ne sommes pas tous chercheurs. Nous ne sommes pas tous des artistes exposés dans les musées. Mais nous pouvons raconter. Avec un pinceau. Avec une sculpture. Avec une caméra. Avec une scène. Avec un appareil photo. Avec un livre. Avec nos mots. Avec un chant. Nous pouvons dire, Voilà ce que j’ai vu. Voilà ce que j’ai vécu. Voilà ce que je ne veux pas oublier. C’est peut-être cela aussi, créer. Déposer humblement son petit morceau de mémoire dans la grande maison de ceux qui nous ont précédés. Et cette pensée m’a fait du bien. Parce que je viens tout juste de commencer. Je n’ai pas la prétention d’avoir réussi. Mais j’ai compris que je fais désormais partie, modestement, de celles et ceux qui écrivent, photographient, peignent, sculptent, jouent et racontent pour que quelque chose demeure. Nou sé moun ki ka maké listwa nou. Nous sommes aussi celles et ceux qui écrivent notre histoire.
La Porte Dorée et ses propres fantômes
Il y a enfin quelque chose qui ne pouvait pas me laisser indifférente. Le lieu lui-même. Avant je ne l'aimais guère. Un temps je l'ai boycotté. Ce Palais de la Porte Dorée porte une histoire particulière, il a été tout de même construit pour l’Exposition coloniale internationale de 1931. Et aujourd’hui, dans ces mêmes murs, on interroge le racisme, les discriminations, les migrations, les identités, les origines et les héritages de cette histoire. Le symbole certes est fort. Presque troublant. Comme si les murs eux-mêmes avaient encore quelque chose à apprendre de leur propre passé. Le Musée National de l’Histoire de l’Immigration accueille ici un parcours qui fait dialoguer artistes, chercheurs, témoignages et sciences sociales.
Et derrière ce que le visiteur découvre en quelques heures, il y a tout un travail collectif. Des artisans d'art. Des commissaires. Des chercheurs. Des conseillers scientifiques. Des équipes administratives. Des médiateurs.
Tous ceux qui ont pensé, organisé, construit et rendu possible cette rencontre entre les œuvres et le public.
Et chacun des visiteurs qui vient quelquefois pour avoir une réponse, mieux comprendre son propre parcours depuis le combat de ses ancêtres.
Parmi les artistes présentés figurent notamment Hamedine Kane, Patrick Zachmann, Euridice Zaituna Kala, Kara Walker, Roméo Mivekannin, Bouchra Khalili ou Yohanne Lamoulère. Le commissariat est assuré par Farah Clémentine Dramani-Issifou, accompagnée d’Olivier Bedoin, avec une approche qui fait dialoguer les regards artistiques et les recherches sur les mécanismes du racisme et des discriminations.
Une exposition n’est jamais seulement ce que nous voyons. Elle est aussi ce que nous ne voyons pas, des mois de recherches, de discussions, de choix, de montage, d’administration et de travail collectif. Je suis venue voir, je repars avec… Je suis venue à la Porte Dorée avec Dominique. Je pensais passer quelques heures devant des œuvres. J’ai finalement rencontré mes origines. Ou du moins, quelques-unes des questions qu’elles continuent de poser. J’ai regardé autrement l’histoire d’Adama Traoré. J’ai découvert des artistes, des livres, des voix. J’ai retrouvé Amel dans un hasard presque improbable. J’ai pensé à mon premier livre. Et j’ai photographié tout cela.
Une belle journée, finalement. Une journée qui m’a rappelé que nos histoires ne sont jamais isolées. Elles se répondent. Elles voyagent. Elles se rencontrent. Elles se transmettent. Et parfois, elles se retrouvent dans les bras d’une amie, devant une bibliothèque.
Pou nou pa pèd fil-la. Pour ne pas perdre le fil.
Et peut-être surtout pour que ceux qui viendront après nous puissent, à leur tour, retrouver le leur.
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Commentaires
Beau moment de partage !