Samedi 1er décembre 2012. Une date gravée dans la mémoire de tous ceux qui aiment la musique martiniquaise.
Ce soir-là, le Zénith de Paris ne fut pas seulement une salle de spectacle. Il devint un morceau de Martinique transporté au cœur de la capitale. Dehors, le froid de décembre saisissait les corps. Dedans, Malavoi rallumait les cœurs.
Quarante ans plus tôt, au début des années 1970, naissait un groupe qui allait profondément transformer la musique martiniquaise. Sous l’impulsion de Paulo Rosine et de ses compagnons, Malavoi et son premier chanteur Ralph Thamar allaient offrir à la Caraïbe une identité musicale unique, où les rythmes traditionnels, les violons, la biguine, les influences classiques et le jazz dialoguaient avec une mixité inégalée. Quarante années plus tard, cette œuvre magistrale trouvait un écrin à sa mesure au Zénith de Paris, accompagné de l’Orchestre symphonique dirigé par Anne Gravoin.
Dans la salle, toutes les générations étaient réunies. Lé zenfan, les anciens, lè ti-yich, les familles venues de Martinique, de Guadeloupe, de Guyane, de l’Hexagone et d’ailleurs chantaient d’une seule voix ce patrimoine devenu le leur.
De Sidonie à Exil, d’Apartheid à Case à Lucie, de La Filo à Jou Ouvé, de Flèch Kann à Matébis, chaque chanson réveillait un souvenir, une enfance, un quartier, un amour, un départ ou un retour au péyi. Car Malavoi n’a jamais seulement composé de la musique : le groupe a raconté la Martinique, son peuple, ses blessures, sa dignité, ses espérances.
Depuis plus de quatre décennies, Malavoi avait fait voyager notre île bien au-delà de ses rivages. Ces mélodies profondément enracinées ont beaucoup voyagé. Au Zénith, la rencontre avec l’orchestre symphonique donnait une dimension exceptionnelle à l' œuvre déjà intemporelle.
Sur scène, les voix furent sublimes. Pipo Gertrude, Tony Chasseur et Ralph Thamar ont porté l’héritage avec une intensité rare. Chacun, avec son timbre, sa sensibilité et son immense talent, a fait vibrer la salle. Ils ne chantaient pas seulement Malavoi : ils lui prêtaient leur âme. Leur interprétation, tour à tour puissante, délicate et profondément habitée, rappelait que les grandes chansons ne vieillissent jamais lorsqu’elles sont servies par de grands artistes.
.La soirée fut également un immense hommage à ceux qui avaient quitté la scène de la vie.
Paulo Rosine, Mano Césaire, Jean-Paul Soïme… leurs présences semblaient flotter au-dessus de chaque note.
Puis survint l’un des beaux instants du concert. Avec une élégance bouleversante, pour sa première prestation à Paris, la jeune Loriane Zacharie fit renaître l’émotion d’Edith Lefel en interprétant Nathalie puis La Sirène. Sans chercher à l’imiter, elle lui rendit un hommage d’une infinie délicatesse. La salle entière retenait son souffle.
Et lorsque Marie-José Alie interpréta Caressé mwen, chacun comprit qu’il existe des chansons qui échappent au temps. Elles deviennent notre mémoire commune.
Écouter Malavoi célébrer ses quarante ans, c’était ressentir une douce mélancolie en pensant aux musiciens disparus, mais aussi une immense gratitude envers ceux qui poursuivent cette aventure exceptionnelle. Les familles Thamar, Gertrude, Chasseur, Bernard… incarnent cette transmission qui fait la richesse de notre patrimoine culturel caribéen.
Loriane Zacharie
Dans la salle, de nombreuses personnalités avaient tenu à saluer cet événement historique. Les amis de Kassav’, Jacob Desvarieux et Jocelyne Béroard, Firmine Richard, Christiane Taubira, Manuel Valls, Victorin Lurel, Maurice Antiste Maire du François, ainsi que de nombreux artistes, élus et amoureux de la culture antillaise avaient répondu présents.
Les médias de Martinique et de Guadeloupe couvraient naturellement cette soirée exceptionnelle. Il faut également saluer le travail des journalistes et photographes ultramarins installés en région parisienne, toujours fidèles au rendez-vous lorsqu’il s’agit de raconter notre culture. Plus symbolique encore, la presse nationale avait fait le déplacement, reconnaissant enfin à Malavoi la place qui lui revient dans le patrimoine musical français. Les partenaires, les compagnies aériennes, les médias, les organisateurs et, plus que tout, le public fidèle ont accompagné Malavoi ce soir-là. Tous ceux sans lesquels, une telle histoire n’aurait jamais pu s’écrire.
Le 1er décembre 2012 n’était pas seulement l’anniversaire d’un groupe. C’était la célébration d’une mémoire collective, d’une identité musicale et d’un héritage que Malavoi continue de transmettre avec une élégance qui traverse le temps.
J'ai photographié et honoré cet anniversaire, Mèsi Malavoi, de faire de nos souvenirs une musique qui ne s’éteindra jamais.
Quatorze ans ont passé depuis cette soirée du 1er décembre 2012. Pourtant, il suffit d’entendre les premières notes de Malavoi pour que le temps s’efface. Les grandes œuvres ne vieillissent pas. Elles deviennent notre mémoire.
Tou boneman lanné ka passé. Les hommes s’en vont parfois. Mais les violons de Malavoi continuent de faire battre le cœur de la Martinique, ici comme partout où vivent ses enfants.
Photos - Migail Montlouis-Félicité
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