Quand Jean-Michel Martial rêvait d'une grande scène pour les voix de la Caraïbe. Il avait d'abord présenté son Symposium dédié au Théâtre des Outre-mer puis imaginé ce si enrichissant Festival KANOAS. KANOAS ! Une inspiration qui lui était venue de son enfance en Guyane, là où les pirogues étaient appelées kanoa, kanaoa et kanawa. La symbolique pour le comédien était essentielle, celle de transporter ces cultures de rives en rives. Il fallait faire circuler nos paroles, nos histoires, les communiquer jusqu'à les faire rejoindre d'autres terres et autres îles.
Premier rendez-vous KANOAS en 2015
Il y a des festivals qui disparaissent avec les lumières dernières. Et puis il y a ceux qui continuent de vivre dans les photographies, les affiches, les programmes conservés, des pages Facebook oubliées, les visage que l'on reconnait encore des années après.
KANOAS est de ceux-là.
Lorsque je replonge dans mes archives, je retrouve bien davantage que des images. Je retrouve une aventure humaine, artistique et ultramarine à laquelle j'ai eu la chance de participer. Il y avait son Directeur Artistique Jean-Michel Martial, bien sûr. Mais il y avait aussi celles et ceux qui, dans l'ombre, faisaient que Kanoas existait réellement. Parmi ceux-ci son Administratrice Marianne Jouga. Elle connaissait le festival de l'intérieur, tout comme l'attachée de presse Karine Lagrenade, son staff de transporteurs Pascal Anaïs, Marie-Céline Chroné entre autres.
En tant que photographe, j'ai accompagné Kanoas, raconté ses artistes, relayé ses spectacles, participé à sa visibilité et photographié une partie de ces moments qui, aujourd'hui, sont devenus des fragments de ma mémoire.
Alors avant que le temps n'efface davantage les traces, j'ai eu envie de raconter cette histoire. Pas seulement celle d'un festival.
Celle d'un rêve porté par Jean-Michel Martial et par toute une équipe qui voulait entendre les voix de la Caraïbe et des Outre-mer.
Au commencement, Jean-Michel Martial tou boneman.
En 2015 naît le Festival Kanoas, porté par l'artiste et sa compagnie l'Autre Souffle.
Le projet s'inscrit dans un travail plus ancien mené par lui autour du théâtre, des écritures caribéennes et de la nécessité de donner une visibilité aux auteurs et artistes de nos territoires. Kanoas va devenir l'expression concrète de cette volonté. Et le théâtre en est le coeur, mais le festival ne peut enfermer disait-il la création dans une seule discipline. On y retrouve donc le théâtre dans outes ses formes, la danse, la poésie, le conte, le slam, la musique, les lectures et les rencontres.
En fait tout ce qui permet aux imaginaires de se réunir et se renouveler. Tout ce qui favorise aux voix de circuler. Le nom même du festival porte cette idée. Le symbole est définitivement magnifique.
2015 première édition, du 24 au 26 septembre à Gare au Théâtre à Vitry-sur-Seine, Kanoas prend vie. Une première édition qui rassemble des artistes et des univers venus notamment de Cuba, d'Haïti, de Guadeloupe et de Martinique. Le théâtre dialogue avec le conte, le slam, la danse et les lectures. Le public découvre des textes, des artistes, des histoires et des sensibilités qui ne trouent pas toujours la place qu'ils méritent sur les scènes françaises, sauf à l'heure du TOMA au OFF d'Avignon.
Dès lors, il existe cet espace où les auteurs de la Caraïbe puissent être lus, joués, et entendus. Il veu tmotrer leur richesse, leur diversité, leur manière de regarder le monde. Et surtout, il veut que les artistes ne soient plus réduits à leur origine. Des auteurs, des comédiens, des danseurs, des femmes et des hommes qui ont quelque chose à dire. Kanoas leur agrandi l'horizon.
2016 deuxième édition, en novembre la pirogue s'agrandit et confirme son ambition. Kanoas s'installe de nouveau à Gare au Théâtre à Vitry-sur-Seine puis investit la Halle Pajol à Paris. Le programme s'élargit encore. La Caraïbe demeure au coeur du projet, mais d'autres territoires ultramarins et francophones viennent rejoindre cette aventure. Mayotte et les Comores notamment. Le verbe est théâtral, conté, dansé, poétique et en lecture. Kanoas commence à devenir un véritable rendez-vous.
Derrière les spectacles, il y a déjà cette volonté essentielle, faire se rejoindre les publics et les aritstes.
Car un festival ne vit pas seulement sur une scène. Il vit et grandit dans les échanges. Dans les discutions après les spectacles, dans les rencontres improvisées, quelquefois dans les coulisses. Dans ces instants où les gens de spectacmes, les organisateurs et le spectateur ne forment plus qu'un même monde.
2017, troisième édition, Kanoas poursuit son chemin. Toujours au Théâtre à Vitry-sur-Seine puis le studio RAspail à Paris.
La programmation affirme davantage encore cette volonté de faire découvrir les écritures et les expressions de la Caraïbe.
Théâtre, danse, conte, slam, lectures. Les artistes viennent de différents horizons. Les disciplines se croisent. Les générations se rencontrent.
Et Jean-Michel continue de défendre ce qui lui tient profondément à cœur : donner de la visibilité aux artistes et aux auteurs de la Caraïbe. Kanoas n’est pas un festival folklorique. Il ne s’agit pas de venir montrer une image exotique des Outre-mer. Il s’agit de constater de la création riche. La pensée. La parole. L’imaginaire. La modernité. Cette nuance était essentielle. Mais Kanoas, ce n’était pas seulement Jean-Michel. Lorsque l’on raconte aujourd’hui l’histoire de Kanoas, il serait injuste de ne retenir qu’un seul nom. même si Jean-Michel concrètement en était l’âme et le moteur.
2018 — L’année où tout bascule Et il n’y aura pas de Kanoas. Cette précision est importante. Les archives administratives peuvent parfois laisser apparaître des projets, des demandes ou des financements envisagés. Mais la réalité que nous avons vécue est autre. Marianne n’est plus là. Et Jean-Michel est souffrant.
Le festival, qui reposait sur des femmes et des hommes engagés et sur une organisation humaine très forte, ne peut pas continuer comme si rien n’avait changé.
2018 devient une année de silence. Une année suspendue. Une année où l’on mesure soudain la fragilité de ce que l’on croyait pouvoir faire durer.
Marie-Anne Jouga nous a quitté, Kanoas est orphelin, Marie-Anne nous manque. Jean-Michel est malade. Et Kanoas attend. Jean-Michel cependant a prévu une suite. D'abord il tenait à saluer la mémoire de la Capitaine de sa pirogue Kanoas.
2019, Jean-Michel disparaît le 18 octobre. La douleur est immense. Quatrième édition en son hommage.
Son festival doit pourtant continuer puisque il l' avait préparé. Malgré notre peine, nous prenons les rênes au côté d'un nouveau staff dont son frère Jacques et Daisy Miotello.
Le dernier Kanoas. Du 21 au 24 novembre 2019, quelques semaines seulement après sa disparition, artistes et public se retrouvent.
Cette édition n’est évidemment plus comme les autres. Certes il y a les spectacles, les lectures. Mais derrière tout cela, il y a deux absences immenses.
Le duo gagnant Jean-Michel et Marianne ne sont plus là. Et pourtant, ils sont partout.
Dans le nom du festival. Dans les artistes qu’ils avaient défendus. Dans les auteurs auxquels ils avaient voulu donner une place.
Dans les équipes qui avaient travaillé avec lui. Dans les souvenirs. Dans les photographies.
Kanoas devient ce soir-là beaucoup plus qu’un festival.
C’est un salut.
Un merci. Une manière de dire à Jean-Michel. aussi à Marianne, nous n’avons pas oublié ce qu'il voulait faire entendre.
Et puis Kanoas s’est arrêté Après ce rendez-vous, Kanoas ne reprendra pas. J'en fus chagrinée profondément.
Et c’est probablement l’une des choses qui me rendent encore aujourd’hui la mémoire de cette aventure si particulière.
Parce que nous étions nombreux à aimer ce festival. Parce qu’il avait trouvé son public. Parce qu’il avait trouvé sa place.
Parce qu’il répondait à une véritable nécessité. Et parce que Jean-Michel avait encore tant de voix à faire entendre.
Kanoas s’est arrêté. Mais ce qu’il avait créé n’a pas disparu.
Mes photographies sont devenues une mémoire
Aujourd’hui, lorsque je regarde mes archives, je ne vois pas seulement des photos de spectacles.
Je vois des personnes. Je retrouve des visages. Des artistes. Des moments de préparation. Des coulisses. Des rencontres. Des sourires.
Je retrouve ma chère Marianne si telman perfectionniste. Je retrouve Jean-Michel quelquefois bouillant. Je retrouve cette équipe qui, pendant plusieurs années, a fait vivre une idée qui nous dépassait tous.
Et je me retrouve aussi, la communicante que j’étais alors, celle qui cherchait les mots pour donner envie au public de venir. Celle qui photographiait pour laisser une trace. qui ne savait pas qu’un jour, ces images deviendraient des témoignages.
Car une photographie est parfois bien plus qu’une photographie. Elle dit d'abord que j’étais là. Nous étions là. Cela a existé.
Pourquoi raconter Kanoas aujourd’hui ? Parce que les mémoires culturelles ultramarines sont trop souvent fragiles.
Parce que les festivals disparaissent, les pages Internet ferment, les affiches se perdent et les noms finissent par s’éloigner.
Parce qu’il ne suffit pas d’avoir créé quelque chose de beau. Il faut aussi le transmettre.
C’est pour cela que je vais ouvrir mes archives. Partager mes photographies.
Retrouver les anciennes pages Facebook de Kanoas que j’avais créées et alimentées.
Faire réapparaître les affiches. Redonner des noms aux visages. Raconter les artistes.
Et rappeler le rôle de celles et ceux qui ont rendu cette aventure possible.
Des deux potomitan épi jokers de la réussite exceptionnelle ce durant trois ans. Le destin en a décidé autrement.
Et tous ceux qui ont travaillé autour d’eux en sont la mémoire vivante.
Ces voix sont toujours là
Au fond, Jean-Michel ne cherchait pas simplement à organiser un festival. Il voulait créer un espace où les voix de la Caraïbe et des Outre-mer puissent être entendues autrement, avec toute leur force artistique, leur liberté et leur complexité. Il voulait surtout que les auteurs soient lus. Que les artistes soient vus. Que les histoires circulent. Que les publics se rencontrent. Il voulait faire entendre des voix.
Et c’est peut-être pour cela que, des années après, Kanoas continue de résonner.
Parce qu’un festival peut disparaître. Une scène peut s’éteindre. Une affiche peut jaunir. Une page Facebook peut tomber dans l’oubli.
Mais une voix que quelqu’un a eu le courage de faire entendre ne disparaît jamais complètement.
Alors aujourd’hui, je retourne à mes documents. Je revois mes clichés en me souvenant presque de chaque moment.
Et je me dis que nous avons encore quelque chose à faire. Raconter.
Parce que tant que nous raconterons Kanoas,
Ces voix que Jean-Michel voulait faire entendre continueront de vivre.
Photos - Migail Montlouis-Félicité
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