Le Lamentin, 1959. Une enfance martiniquaise faite de douceurs et de blessures tues, d'oncles taciturnes qui dessinent des oiseaux, de grandes-dames créoles qui apprennent à lire, et d'un quartier qui porte le nom d'un poète. C'est là que tout a commencé.
De ma naissance en 1959 au Lamentin, Martinique, jusqu'à ma douzième année, je garde des souvenirs mitigés, souvent heureux, certains plus qu'amers.
Des bons souvenirs des toutes premières années, celles que l'on nomme de l'innocence. Déjà marquée pourtant par la douleur, celle d'un oncle, frère de mon père, qui dormait quelquefois chez nous et, dans son sommeil, hurlait à la mort. Il avait fait l'Indochine. Des années plus tard je comprendrais ce que cela signifiait. Il portait une plaque de fer dans le crâne, grièvement blessé lors de ce conflit. Qui pourrait comprendre ce qu'il avait subi. Personne.
Oncle Justin ne parlait guère de ces affaires. Il était taciturne mais avait toujours en main un cahier et un gros crayon rouge à pointe noire, large et plat, qu'il taillait au canif ou avec un couteau chyen. J'ai longtemps gardé un de ses cahiers de dessins qu'il m'avait offert. Dedans, il n'y avait que des oiseaux, ceux qu'il avait admirés en toute solitude, dans un espace de réfugié ou de soldat enfin libéré.
Mes classes débutent chez Mancé, alias Mme Céline Richelien, son nom, je ne l'ai appris que bien des années plus tard. Mancé était une grande-dame, dans le sens créole du terme. Une aînée, plus de soixante ans sans doute, mulâtresse presque Solitude. Elle habitait dans le bourg du Lamentin, près de l'église et de la Croix-Mission, lieu-dit qui deviendrait des années plus tard le rendez-vous des junkies.
Puis la maternelle, avec ma maîtresse tatie Liliane, Mme Jeanne Liliane, qui faisait partie de cette bourgeoisie martiniquaise instruite. Ensuite mes classes à la rue des Écoles, au Petit-Manoir, Quartier Césaire. À cette époque le maire de Fort-de-France était Aimé Césaire. Y a-t-il un lien ? Je ne le sais toujours pas.
Entre écoles et vacances, les histoires de famille, ma vie de petite enfance, blessée pour le coup par quelques turbulences dont je ne parlerai pas de sitôt, puisque je les ai enfouies, je les ai fuies pendant presque un demi-siècle. Pandan tan épi tan. Il faudra attendre des lustres pour que je les révèle.
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