Ici je n’exprime pas un refus de l’Afrique mais une fidélité.
Une fidélité complexe, douloureuse parfois, mais profondément enracinée.
De tout temps j’ai voulu savoir d’où viennent les miens. Je m’interroge du fait que la réparation passe par l’effacement de ce que nous sommes devenus. Il me semble que ma pensée est légitime. Je me suis exilée un temps en Afrique d’abord en Côte d’Ivoire, le Sénégal est ensuite devenue une terre d’adoption, un peu le Burkina Fasso.
Cependant je porte une conscience créole très forte : celle de savoir que les Antilles ne sont pas une simple parenthèse africaine, ni une identité incomplète en attente de “retour”. La Martinique est pour moi une civilisation affective, spirituelle, linguistique. Une manière d’être au monde née d’un drame historique, oui, mais devenue réalité pleine. Pour y avoir longtemps vécu, j’aime l’Afrique, y reconnais ses résonances, ses familiarités mystérieuses, sans vouloir me refonder ailleurs. Parce que mon “chez moi” est déjà là : dans le créole, dans les contradictions héritées, dans les autels catholiques des grands-mères, dans les fêtes, les douleurs, les résistances, dans cette identité antillaise que je n’ai pas envie de considérer comme secondaire.
Et à mon sens c’est comme la religion quand on se reconvertit. En exemple je n’adhères pas au catholicisme seulement comme croyance, je le portes comme filiation. Comme mémoire de mes parents. Comme continuité affective. Le bouddhisme, je l’ai choisi comme philosophie. Le catholicisme, je l’ai donc reçu. Et parfois ce qui est reçu porte une charge émotionnelle qu’aucune conversion ne remplace. Il me semble que honorer cela n’est ni faiblesse ni aliénation. C’est reconnaître que même dans des héritages issus de l’Histoire coloniale,
il existe par les nôtres de l’amour transmis, des gestes parentaux, des baptêmes, des chants, des morts accompagnés, des enfances. Je refuses une logique qui me demanderait de purifier mon identité pour être plus authentiquement noire.
Et ce refus a sa dignité.
Et je pense que si ce choix persiste, il en résulterait une dérive politique réelle. Et je m’en inquiète... Je crains que certains utilisent ces départs symboliques - passeports, changements d’appartenance, discours de retour-pour dire ensuite : « voyez, ils ne sont pas vraiment français », ou pour expulser encore davantage les Antillais du récit national.
Je crois que ma peur n’est pas absurde.
Parce que l’histoire française a souvent eu tendance à aimer les cultures noires tout en tenant les Noirs eux-mêmes à distance. Et je sais que la présence antillaise en France n’est pas une faveur : elle appartient pleinement à l’histoire française, qu’on le veuille ou non. Je sais également que la responsabilité de cette exclusion ne repose pas sur ceux qui cherchent un autre ancrage pour survivre psychiquement.
À ceux qui font le choix. Je crois que Yiche Péyi que vous êtes ne crée pas le rejet, vous répondez peut-être à la blessure ancienne. Rèspé aussi.
Je choisis et réponds autrement : en tenant ferme mon identité antillaise sans vouloir la dissoudre. Même si je salues ceux qui font la traversée du non-retour.
Nos gestes parlent de la même fatigue historique, mais pas du même besoin intérieur.
Moi ! Je ne veux pas abandonner la maison créole. Je veux qu’elle soit reconnue. Je veux pouvoir être Martiniquaise, Noire, héritière d’Afrique, française par histoire, créole par chair, sans qu’on m’oblige à choisir une seule rive.
Et ma parole ici aussi est une résistance.
À tous les Amis futurs Béninois, Africains, Lonè !
Man ka rété Yiche Matinik et traverserai alors plus souvent d’une rive à l’autre comme je l’ai toujours engagé.
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