Me revoilà à l’Arena. La dernière fois, Kassav’ y rendait hommage à Jacob Desvarieux. Puis, en 2024, j’y avais retrouvé l’effervescence du basket des Jeux olympiques. Cette fois, c’est Meryl qui m’attendait, au cœur de cette immense salle parisienne, avec son monde, ses codes, ses rythmes et cette jeunesse dont je cherche toujours à comprendre les élans.
Je ne connais pas personnellement Meryl. Je viens en journaliste, en photographe, en auteure, mais aussi en femme de 67 ans qui n’a pas renoncé à observer le monde en mouvement. Mon neveu Lenny m’accompagne. Lui et les jeunes autour de moi ont leurs expressions, leurs habitudes, leurs références. Moi, parfois, je rame un peu. L’amie qui m’a remis les billets, à qui j’écrivais m’a répondu que, lorsque je ne comprends rien à leur langage, je dois simplement dire : « Wèeeeee ! » Autour de moi, les jeunes semblaient connaître les réponses, les codes, les gestes. Alors je me suis tue. J’ai regardé. J’ai écouté. Et je me suis amusée de moi-même.
À 67 ans, que suis-je au milieu de cette marée humaine si différente de moi, alors que nous avons avec certains, pourtant des ancêtres, des histoires et des racines qui nous relient ? La salle était pleine comme une calebasse. Une foule bigarrée, une jeunesse qui chantait, répondait, dansait, connaissait les paroles et semblait avoir rendez-vous avec elle-même. Des voix en créole, des corps en mouvement, des signes de reconnaissance. Dans cette marée, je n’étais pas seulement spectatrice, j’étais aussi celle qui cherchait à lire ce que cette génération disait d’elle-même, au-delà des refrains.
Meryl avait annoncé la couleur : « J’ai le meilleur show de France. » Il fallait oser. Mais encore fallait-il être à la hauteur de cette affirmation. Et pour comprendre ce qui se jouait là, il ne suffisait pas de compter les spectateurs ou d’aligner les chansons. Il fallait regarder la scène, les gens, les symboles, la manière dont une artiste rassemble autour d’elle tout un clan.
Déjà la première partie, originale prestation à travers les gradins avec le sportif Lawskie et son band.
D'abord ! Le décor, le CHAR, les podiums, les musiciens, les percussionnistes, les danseurs, les conques et cette présence carnavalesque donnaient à la manifestation des airs de territoire déplacé. Avec lè Nèg Gwo Siwo et des tanbou façon Bô Kannal, ce Carnaval martiniquais transportée, ne venait pas faire de la figuration. Il amenait son langage, sa puissance collective, sa mémoire. Le Vidé quittait les rues pour investir l’Arena, la Capitale. Il suffisait de tourner le regard vers le public pour comprendre. Le spectacle ne se limitait pas à la scène. Des centaines de drapeaux de nos territoires flottaient dans la foule, portés à la main ou noués en châles sur les épaules. Les emblèmes de la Caraïbe répondaient à ceux de nos îles, dessinant là une géographie de couleurs, de liens et d’appartenances. La Martinique, la Guadeloupe, la Guyane, La Réunion et les autres terres de notre Archipel n’étaient pas venues en simples spectatrices. Elles étaient là, visibles, fières, rassemblées.
J’ai regardé cette foule et j’ai pensé à tout ce que cela racontait sans avoir besoin de parler ; des départs, des racines, des familles dispersées, des histoires communes, des identités que l’on porte parfois sur la peau, parfois à bout de bras comme une déclaration. Chacun avait apporté un morceau de son territoire. Et tous ces patchworks réunis formaient un archipel au cœur de Paris... La salle entière semblait respirer au même tempo. Meryl était bien la cheffe d’orchestre de cette célébration, le public lui-même en était l’un des acteurs. Elle avait réuni les voix ; eux donnaient à voir les carnations de tout un monde.
Il y avait ses musiciens, les danseurs, les voix, les invités, les proches. Et derrière le divertissement, il y avait surtout une femme qui avait su fédérer tout ce monde autour de son univers. Comment une jeune artiste, après avoir traversé ses propres épreuves et différents détours, parvient-elle à devenir cette "commandante", à imposer sa signature et à entraîner une salle entière dans son sillage ?
C’est aussi cela que je venais observer. Pas seulement une réussite musicale, mais le chemin d’une vaillante qui transforme ses expériences en force, rassemble les siens et prend sa place sans demander à ce monde d’entre-soi de lui en faire une. Elle brave les interdits et se campe au milieu de la bataille, assurément.
Sa Famille était là. Ses amis aussi. Meryl a pris le temps de remercier celles et ceux qui avaient croisé sa route, l’avaient soutenue et avaient contribué à faire d’elle l’artiste qu’elle est aujourd’hui. La présence de sa grand-mère, qui lui avait réservé une surprise la veille, ajoutait à cette réussite une émotion particulière. Derrière la lumière, les applaudissements et la démesure de l’Arena, il y a des visages, des mains tendues, des fidélités. On ne devient pas une étoile toute seule. Et lorsqu’une d'entre eux peut partager une telle soirée avec les siens, ce n’est pas un détail du spectacle. C’est une partie de son histoire qui monte sur scène avec elle.
Les lundi 26 et mardi 27 octobre, Meryl a rempli l’Arena deux soirs de suite. Deux rendez-vous avec son public, deux soirées où cette jeunesse a répondu présente. Sa réussite est celle d’une artiste, bien sûr, mais elle raconte aussi une époque. Celle où l’on se rassemble autour d’une voix, d’un style, d’une langue, d’une manière d’être au monde.
La veille, KWAK avait été invité. Le mardi, c’était au tour de JOCELYNE BÉROARD. Pour moi, la présence de Dame Béroard comptait énormément. Elle appartient à ces voix qui ont accompagné nos vies, à cette histoire du Zouk qui a traversé les frontières et donné au créole une place dans les oreilles du monde. Quand Jocelyne Béroard a chanté Siwo, ce n’était pas simplement une artiste invitée qui venait offrir un morceau au public. C’était une figure majeure de notre patrimoine musical qui retrouvait une jeunesse capable de reprendre avec elle cette chanson, de la recevoir et de la faire vivre autrement. Meryl avait déjà repris Siwo ; ce soir-là, c’est Jocelyne qui l’a offerte en succession . La nuance compte.
À mes côtés, les yeux de Lenny se sont illuminés. Il adore Jocelyne. J’ai aimé être là avec lui, partager ce moment de surprise et voir comment une chanson traverse les générations. Il ne s’agissait pas de demander aux jeunes de regarder en arrière par devoir. Ils étaient là, présents, attentifs, heureux. Ils faisaient une place à celle qui les avait précédés.
J’ai aimé cette image d’une transmission qui ne passe ni par un discours ni par une leçon. Une chanson suffit parfois. Un regard aussi. Et dans cette rencontre entre Dame Béroard et la jeunesse venue applaudir Meryl, j’ai vu quelque chose qui me touche profondément… Le flambeau ne s’arrache pas des mains des anciens, il se transmet à ceux qui sont prêts à le porter autrement.
J’ai pensé à Édith Lefel, à cette manière qu’elle avait de remercier, de ne pas oublier les gens qui avaient accompagné son chemin. Édith nous a quittés trop tôt, à 39 ans, en janvier 2003. Elle avait chanté à l’Olympia en 1996. Je me suis demandé ce qu’elle aurait pensé de cette énergie, de cette salle immense, de cette jeunesse qui fait de la musique un lieu de rassemblement. J’aurais aimé la voir parmi nous.
Il y a des artistes qui nous rappellent que la transmission ne se décrète pas. Elle se vit. Elle se chante. Elle se partage. Et parfois, dans une salle pleine à craquer, elle tient dans un regard entre une grand-mère, une artiste, un jeune homme et une femme qui a déjà traversé plusieurs époques.
Quelques semaines avant ce concert, une vidéo m’avait arrêté, La Petite, chanson de Méryl avec la Guadeloupéenne Rachelle Allison, autour de l’inceste. Je ne l’ai pas découverte ce soir-là et je tiens à le préciser, cette chanson n’a pas été interprétée sur scène pendant le concert auquel j’ai assisté. Mais cette vidéo avait renforcé mon envie de découvrir Méryl autrement que par les seules chansons qui circulent partout. En tant que vice-présidente de C’FOMM, je sais combien il est nécessaire de donner une place aux paroles qui dérangent, à celles qui éclairent les violences trop souvent enfermées dans le silence familial. Un concert n’est pas obligé de tout dire ni de porter toutes les causes. Mais une artiste qui touche une jeunesse aussi vaste peut aussi ouvrir des portes, provoquer des questions, faire entendre des voix que l’on préfère parfois ne pas écouter.
Je n’avais donc pas seulement envie de voir Meryl occuper Bercy. Je voulais comprendre ce qui, dans son parcours et dans son langage, permettait à tant de jeunes de se reconnaître en elle.
Et puis il y a eu cette évidence ! La Martinique, La Guadeloupe, La Guyane, La Réunion, mais aussi l’île Maurice et tous ces insulaires de France, dans la capitale comme hors de la capitale, ont fait chavirer une face de cette France qui ne sait pas encore toujours que le vivre-ensemble peut aussi se dire en créole. Ce soir-là, nos langues, nos rythmes, nos mémoires et nos corps n’étaient pas relégués dans une case, ni invités à se faire discrets. Ils occupaient la place. Ils faisaient du bruit, ils riaient, ils chantaient, ils dansaient. Ils rappelaient que nos cultures ne sont pas des accessoires folkloriques que l’on sort pour colorer une fête. Elles sont vivantes. Elles se transforment, elles s’inventent, elles s’exportent et elles savent rassembler.
Et point besoin de nous tuer pour nous faire taire !
Et ces étendards ! Ils disaient aussi ce que les mots ne suffisent pas toujours à expliquer. Ils affirmaient que l’on peut vivre ailleurs sans cesser d’appartenir à sa terre, que l’on peut être parisien de vie sans renoncer à son île, que la Caraïbe ne se résume pas à des frontières tracées sur une carte. Dans cette salle, nos territoires se côtoyaient, se répondaient, se reconnaissaient. Nos couleurs ne se faisaient pas concurrence, elles composaient ensemble une image de notre diversité.
Kassav’ avait déjà ouvert une voie. Le groupe nous a appris qu’une musique enracinée dans nos langues et nos histoires pouvait franchir les océans sans abandonner son identité. Il faut lui rendre cette place. Merci à Kassav’ d’avoir contribué à rendre le créole universel, sans le dépouiller de ce qui fait sa singularité
Quant à Meryl, elle appartient à une autre génération, avec d’autres sonorités, d’autres outils et d’autres façons de construire sa carrière. Elle mêle les genres, les langues, les influences. Elle sait se saisir des codes de son époque et signer sa propre histoire. Tou boneman elle ne sera pas Kassav’. Peut-être même qu'elle ne restera pas éternellement sur scène. À une personnalité de cette stature, d’autres horizons peuvent s’ouvrir, d’autres vies peuvent se dessiner. Mais aujourd’hui, elle a réussi quelque chose de rare, faire venir tous ces gens à fleur d'âge et pas que, les tenir ensemble et lui donner le sentiment que ce rendez-vous lui appartient.
Et comme vous le savez mon esprit chemine, va et vient .... Toujours avec Ceux qui chantent en moi. À cet instant, mes pensées ont rejoint celles de nos grands passeurs.
Édouard Glissant a nommé le Tout-Monde, et il écrivait : « J’appelle Tout-monde, notre univers tel qu’il change et perdure en échangeant, et en même temps la “vision” que nous en avons. » À cette idée en regardant cette foule, être soi n’empêche pas de rencontrer l’autre. Au contraire, c’est parfois parce que l’on sait d’où l’on vient que l’on peut aller vers lui sans se perdre. J'ai alors prié un instant pour les victimes de Trappes.
Aimé Césaire écrivait dans le Cahier d’un retour au pays natal : « Et nous sommes debout maintenant, mon pays et moi. » Cette phrase résonnait devant cette jeunesse debout, justement, qui n’a pas besoin de renier ses racines pour occuper le monde.
Maryse Condé, elle aussi, a porté dans son œuvre la question de notre culture, de sa résistance. Notre culture a encaissé les violences de l’Histoire sans se laisser réduire au silence. Elle n’est pas restée figée dans le passé, elle a survécu, elle a résisté, elle a créé. Elle continue de vivre dans nos musiques, nos mots, nos gestes, nos façons de nous reconnaître et de nous raconter.
Je pense à ces femmes et à ces hommes qui nous ont précédés, à celles et ceux qui ont écrit, résisté, transmis.
Et je reviens à Meryl !
Car c’est bien elle, ce soir-là, qui tenait les fils de ce décorum. Elle n’était pas seulement la chanteuse au centre des projecteurs. Elle était porteuse du feu qui est énergie et fait sens pour l’éternité. Et des flammes elle en a allié ce soir là tant sur son décor que dans les cœurs. Elle a su faire de son concert un espace de fête, de reconnaissance et de circulation entre les générations.
Ma génération, celle des baby-boomers, a eu la chance, et parfois la douleur de connaître deux sociétés, deux manières de vivre, deux états du monde. Nous avons vu des portes s’ouvrir, d’autres se refermer, des combats changer de visage. La génération Z, elle, grandit dans son époque, avec ses propres paramètres, ses urgences et ses rêves. Elle n’a pas à vivre comme nous. Parfois même point besoin pour elle de découvrir d’autres histoires que la sienne. Je fais voeu que ma génération accepte que les jeunes inventent leur langage, leurs musiques et leurs façons d’habiter le monde. Moi-même je la questionne quelquefois, tellement peu encline à l’écoute de texte qui ne me ressemble guère. La transmission ne doit pas devenir une leçon de morale. Elle doit rester une rencontre.
Ce soir-là donc, je me suis amusée de mes propres décalages. J’ai regardé Lenny, j’ai écouté les jeunes autour de moi, j’ai observé Meryl presque "prêtresse" et cette foule qui lui répondait. J’ai compris que je pouvais ne pas connaître tous leurs langages sans être étrangère à leur émotion. Et que je pouvais avoir 67 ans, avec mes souvenirs, mes blessures, mes combats et mes chansons, sans être condamnée à rester au bord de leur monde.
En fin de compte, est-ce cela, au fond, que Meryl m’a offert ; une place au milieu de cette marée, sans nous demander de nous ressembler. Une scène où la jeunesse s’affirmait, où les anciens pouvaient être honorés, où le Créole pouvait résonner au cœur de Paris et où nos îles pouvaient se reconnaître les unes dans les autres.
Nos îles sont petites sur une carte. Mais leur voix ne l’est pas !
Et lorsque cette voix se met à chanter, à danser, à se souvenir et à inventer, elle peut faire chavirer bien plus qu’une salle.
Meryl, cheffe d’orchestre d’un archipel qui fait chavirer Paris.
J'ai vu j'ai entendu j'ai su ce qui se dessinait alors.
Mèsi la vi !
Photos Migail Montlouis-Félicité - & Collection Meryl
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