Au Petit Gymnase, une soirée pour retrouver un artiste avec les oreilles d’aujourd’hui. Le 21 octobre dernier, une amie m’a invitée à la représentation de presse de Brassens, l’amour des mots. Mis en scène par Daniel Mesguich, ce spectacle, créé et interprété par Nicolas Natkin, en est à sa quatrième reprise.
Je dois l’avouer ! Brassens et moi, nous n’avons jamais été de grands intimes. Dans ma jeunesse, j’avais entendu quelques-unes de ses chansons, apprécié certains textes, sans pour autant me sentir particulièrement proche de son univers. Mais avant même que le spectacle ne prenne son envol, la décoration m’a beaucoup plu. Des valises anciennes, petites, moyennes et grandes, en vieux cuir de toutes les couleurs, composent le décor. À leurs côtés, des maquettes de wagons dessinent comme un circuit de train miniature, celui dont j'ai pu pu rêver de recevoir en cadeau à Noël. Oui j'aime les voyages en train. Il y a dans cet ensemble quelque chose de familier, de nostalgique, une invitation au voyage et aux souvenirs. Puis la fumée se diffuse dans l’espace, enveloppant peu à peu le décor. L’atmosphère est posée, même si cette brume finit par faire tousser un peu !
Les deux premiers artistes font alors leur entrée sur scène. Mais le personnage principal, lui, commence à chanter depuis la salle, côté droit. On ne l’attend pas là. Et soudain, dans un élan presque gymnique, il bondit depuis le devant du premier rang pour rejoindre la scène.
L’énergie est lancée ! Après cette première chanson, une voix féminine annonce le retard du train d’une heure. L’attente devient le point de départ du récit, et Brassens commence à nous raconter ses origines, sa vie, son parcours. Nous voici sur un quai de la gare de Sète, dans cette parenthèse ferroviaire qui ouvre la porte aux souvenirs. Les mots se mêlent aux chansons, aux vers des poètes français, aux confidences et aux observations sur la société. Le verbe est beau, entre élégance et paroles crues. Je retrouve l’esprit anarchiste de l’auteur, son goût de la liberté, ses irrévérences. Peu à peu, je réalise que Brassens m’est moins étranger que je ne le pensais.
D’ailleurs, ma redécouverte de Brassens ne date pas d’hier. Les chroniques de Bertrand Dicale, spécialiste de la chanson française, m’avaient déjà permis de mieux apprécier cet artiste, de replacer ses chansons dans leur contexte et d’en saisir certaines nuances. Il y a égalemet l'ouvrage du journaliste paru à Flammarion (2011) sous le titre BRASSENS ?
La représentation du Petit Gymnase est venue prolonger cette écoute, en donnant corps aux mots, aux musiques et aux fragments de vie. Une autre manière d’approcher un artiste que l’on croit connaître.
Et puis il y a la musique !
Nicolas Natkin, créateur et interprète du spectacle, déploie une énergie vigoureuse, presque acrobatique. Il habite le plateau, se déplace, bondit et joue de son corps autant que de sa voix. À la guitare, Mauro Talma m’embarque avec ses vibes et son jeu sensible. Stéphane Caroubi, à la contrebasse, se révèle un complice précieux. Et lorsque le saxophone vient rejoindre la partition, la scène prend une autre dimension. C’est vivant, généreux, réjouissant ! Les musiciens (guitariste et contrebassiste) se succèdent en alternance au fil des représentations ; ce soir-là, Mauro Talma et Stéphane Caroubi étaient au rendez-vous. Une présence musicale qui donne au spectacle toute sa vitalité.
Et puis, il y a cet accessoire indissociable de Brassens, que Nicolas Natkin fait apparaître au fil du spectacle, sa pipe mémorable. Pas seulement la guitare, donc, mais cette pipe devenue l’une des signatures visuelles du poète, avec sa moustache et son allure singulière.
Le spectacle ne se contente pas d’aligner les chansons connues. Il nous entraîne dans l’univers d’un auteur qui a marqué la chanson française, de son Sud natal jusqu’à la capitale, avec ses prises de position, ses provocations et ses contradictions. Tou boneman, Brassens reste l' homme de son époque. Son attitude envers les femmes, parfois teintée de misogynie, lui a valu des critiques et des huées. Son œuvre porte les audaces de son temps, mais aussi ses limites. Certains textes font sourire, d’autres s’écoutent aujourd’hui différemment.
Vers la fin du spectacle, le débat s’invite jusque dans la salle, par la voix de deux sensibilités qui s’opposent. Sur la droite, des voix féministes s’élèvent pour dénoncer ce qu’elles considèrent comme une vision antiféminine de l’homme. À gauche, une voix presque frêle, mais ferme et enthousiaste, prend la défense du poète en ce terme "Brassens est un véritable poète, et il faut le laisser s’exprimer."
Deux positions, deux façons d’aborder un homme et son œuvre. La scène a le mérite de ne pas refermer le débat. Elle nous rappelle que les artistes appartiennent à leur époque, mais que leurs mots continuent de vivre, de déranger, de séduire ou de diviser bien après eux.
Il y a donc cette France d’antan, avec ses codes, ses références et sa manière de concevoir le monde. Elle ne recouvrait pas nécessairement toutes les réalités, toutes les sensibilités ni toutes les expériences. Pour ma part, je ne suis pas devenue une admiratrice inconditionnelle de Brassens. J’ai simplement redécouvert un artiste estimé, avec une oreille plus attentive et une curiosité renouvelée. Une écoute façonnée par des musiques éclectiques, des voix venues d’ailleurs, des rencontres et des parcours qui ont élargi mon horizon. D'une citoyenne plus critique du monde. Alors j'écoute, j'observe, je compare, sans cesser d’exercer une certaine analyse.
On peut alors apprécier la richesse d’un texte sans adhérer à toute la pensée de son auteur. Se laisser emporter par une guitare, savourer une formule, sourire à une insolence et garder sa liberté de jugement.
La pièce donc est plaisante et mérite d’être vue autant qu’entendue. Elle offre une occasion de retrouver ou de découvrir cet auteur singulier, tout en laissant à chacun le soin de se faire sa propre opinion.
Brassens m’a ramenée dans une parenthèse passée. En définitif, je l’ai écouté avec les oreilles et le regard d’aujourd’hui. Me surprenant même à fredonner les paroles de quelques chansons avec les autres spectateurs.
Et c’est peut-être là le plaisir de cette soirée, l'entendre autrement sans cesser d’être curieuse du monde qui nous entoure.
Photos/dr Web & Migail Montlouis-Félciité
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