Depuis près d’une décennie, Fabrice di Falco et Julien Leleu construisent, année après année, un lien entre les territoires ultramarins et les grandes scènes lyriques. Un travail fait de transmission, de rencontres et de persévérance, qui permet désormais à des artistes de franchir les océans pour aller à la rencontre de Paris, de ses opéras et, parfois, du monde entier. Au commencement, ils n’étaient pas nombreux à y croire.
Fabrice di Falco, lui, savait !
Avec son ami Julien Leleu, il avait imaginé un rendez-vous qui pouvait sembler presque incongru dans le paysage très sélectif du chant lyrique, aller chercher les talents ultramarins là où ils étaient, des Antilles au Pacifique, de l’Atlantique à l' Océan Indien, et leur ouvrir une porte vers ces grandes scènes auxquelles beaucoup n’osaient même pas rêver.
Fabrice, l’excellentissime contre-ténor italo-martiniquais, connaissait intimement cette solitude. Celle d’être longtemps l’un des rares chanteurs des Petites Antilles à avoir trouvé sa place dans le paysage lyrique.
Alors il a voulu chercher les autres. Et les Voix des Outre-mer ne racontent pas seulement l’histoire de jeunes talents. Certaines et certains ont attendu longtemps avant d’oser se faire entendre. Des femmes et des hommes qui chantaient dans leur intimité, dans leur famille, dans leur quartier, parfois dans leur territoire, sans jamais imaginer que leur voix puisse un jour les conduire jusqu’aux grandes scènes parisiennes.
Il fallait parfois simplement quelqu’un pour leur dire, Osez ! C’est peut-être là que se trouve le véritable miracle Di Falco.
Dans cette capacité à repérer une lumière là où d’autres ne regardent pas encore et surtout à encourager celui ou celle qui doute. Fabrice dixit : "j’ai vu ce que cela pouvait provoquer, une personne qui se tient d’abord avec retenue, presque timidement, puis qui comprend peu à peu qu’elle a le droit d’être là. Alors le chant prend de l’espace et le talent cesse de demander pardon d’exister. Notre concours est plus qu’une compétition, c'est assurément une éclosion".
Des autodidactes souvent qui avaient parfois emprunté d’autres chemins découvrent qu’une porte peut enfin s’ouvrir. Avec Julien Leleu et l'Association Les Contres Courants, Fabrice a construit, patiemment, cette relation entre les territoires ultramarins et le monde de l' Opéra. Et aujourd’hui, après toutes ces années de persévérance, difficile de ne pas mesurer le chemin parcouru.
Des femmes et des hommes qui, hier encore, pouvaient chanter loin des grandes institutions, laissent désormais leur empreinte dans les plus belles salles dédiées à cet art. Enfin leur horizon ne s’arrête plus à Paris.
Il s’ouvre même au monde ! Qui pourrait mieux l’incarner qu’Axelle Saint-Cirel, lauréate des Voix des Outre-mer en 2023 ? La mezzo-soprano guadeloupéenne a, le 26 juillet 2024, chanté La Marseillaise depuis le toit du Grand Palais, lors de la cérémonie d’ouverture des Jeux Olympiques de Paris. Révélée quelques mois auparavant par le Concours, debout au-dessus des toits de Paris, portant une voix de nos contrées jusqu’aux oreilles du monde entier. Là, soudain, le sens de cette aventure prenait une autre dimension. Ce n’était plus seulement Paris qui regardait les Outre-mer.
Le Monde entier écoutait !
Quelqu’un qui leur a dit enfin et simplement, essaie !
Des Outre-mer aux opéras parisiens, et des opéras jusqu’au monde.
Les Voix des Outre-mer ont grandi. Elles ont trouvé leur public, leurs partenaires, leurs maîtres et une reconnaissance qui se construit sur scène, dans le travail. En 2026, Fabrice di Falco et Julien Leleu ont reçu, avec l’association Les Contres Courants, le Prix de la meilleure initiative pour la diffusion musicale du Syndicat de la critique, ex æquo avec l’Opéra de Rennes, une reconnaissance qui vient saluer un travail de fond mené depuis des années. Mais derrière les récompenses, il faut regarder ce que cette aventure a de plus précieux, la transmission. Certes que gagner compte toutefois ne pas gagner ne signifie pas sortir de l’histoire. Fabrice di Falco, lui, tient à ce que les finalistes qui ne remportent pas de titre ne repartent pas les mains vides. L'Association leur permet de poursuivre un apprentissage au fil de l’année, notamment grâce à des masterclasses avec des maîtres de la musique et de chant lyrique, gracieusement. Et c’est peut-être là que réside l’une des plus belles intuitions de Fabrice, ne laisser personne au bord du chemin.
Les voix du cru 2026
Cette neuvième édition a consacré Joseph De Cange, baryton originaire de Guadeloupe, Prix Voix des Outre-mer.
Nelson Charles, ténor martiniquais, a reçu le Prix Jeune Talent. Wayne Illidge, baryton guadeloupéen, a remporté le Prix du public. Elisha Kingue Lobe Passe, soprano réunionnaise, a reçu le Prix Encouragement Jeune Talent. Axel Trival, mezzo-soprano guadeloupéen représentant l’Île-de-France, a reçu le Prix Encouragements Voix des Outre-mer. Et le Prix Christiane Eda-Pierre a distingué Naïma Wanshe, artiste congolaise.
Six noms, six parcours, six manières de faire entendre des terres, des histoires et des sensibilités différentes. Derrière les onze finalistes venus de Guadeloupe, Martinique, Guyane, La Réunion, Mayotte, Nouvelle-Calédonie, Polynésie française, Haïti, Afrique et de l’Hexagone, combien d’autres encore ? Alors oui, bravo aux Lauréats du cru 2026. Mais félicitations aussi à celles et ceux qui n’ont pas remporté le trophée. Car le véritable gain est peut-être continuer à travailler, apprendre, prendre possession de sa voix et, pourquoi pas, un jour, pousser à son tour les portes de l’Opéra Garnier ou de Bastille. Fabrice di Falco fait voeu en tout cas que ces portes soient moins difficiles à franchir.
Et puis il y eut, cette année, la mairie du XVIe…
Je connais cette Mairie depuis longtemps et son élégance un peu solennelle. Ce soir-là, je l’ai regardée autrement. À peine les premières notes se sont-elles élevées, et comme mon esprit vagabonde aisément, j'ai eu le sentiment que la pierre républicaine s'adoucissait. Peut-être est-ce sous l'égide de notre hôtesse... Mon esprit, comme d'accoutumée, défie le film. Chut ! Avec leurs imposants, lustres, les plafonds prennent quelque peu le large, les salons se changent alors en passerelles. Et Paris tend l’oreille vers les îles. Je regardais les visages, j’écoutais les interprètes, et quelque chose en moi remontait bien plus loin que cette soirée Parisienne. J’ai cru entendre, par-delà les années, le murmure émerveillé des spectateurs d’autrefois, Souvenez-vous du film de Guy Deslauriers Biguine. Je les imaginais se pressant au Théâtre de Saint-Pierre, en Martinique, pour écouter les grandes voix classiques. An tan lontan, lorsque Saint-Pierre brillait plus que la capitale foyalaise. Ma mémoire avait entrouvert une brèche. Les époques se superposent dans mon souffle. Paris, Saint-Pierre ! La Mairie du XVIe, le théâtre disparu ! Deux lieux séparés par le temps, mais réunis par ce Chant. J'y avais vu trois ans plus tôt Fabrice di Falco et sa Compagnie faire vibrer Saint-Pierre, lorsqu’il y avait présenté sa version fantastique de Carmen Créole an mitan des ruines de la ville. Saint-Pierre hier. Paris aujourd’hui. Et désormais, les jeunes artistes des Outre-mer ne sont plus seulement spectateurs. Ils deviennent les acteurs du genre.
Sous ces plafonds du 16ème, les artistes venus des autres Mers ont déposé leurs couleurs, leurs accents et leurs histoires, leurs héritages. Surtout des rêves longtemps retenus. Et franchement, ces murs ont été magnifiquement servis ! J’ai presque imaginé les vieilles pierres se souvenir, elles aussi, de ceux qui étaient venus autrefois écouter les grands chanteurs. Définitivement, des diamants bruts trouvaient leur écrin parisien. Ce fut une rencontre véritable entre la Maison de la République et des interprètes qui, grâce à Fabrice di Falco et Julien Leleu, apprennent peu à peu à pousser les portes du monde lyrique. Ce soir-là, le chant a rapproché des histoires, des cultures et des sensibilités que la géographie tient habituellement à distance.
Paris et les Outre-mer ne se faisaient plus face, ils chantaient ensemble.
Et au fond, c’est peut-être cela que je retiendrai. Pas seulement les prix. Pas seulement les applaudissements. Mais cette sensation d’avoir vu une passerelle prendre vie et, traversant les océans, passant par Saint-Pierre, Saint-Denis, Nouméa, Abidjan, Séoul, Paris, Bastille, Garnier… Et surplomber l'une des plus belles villes du Monde. Oh Oui, les voix avaient traversé les océans. Elles étaient arrivées pour s'écrire en Capitales. Et elles ne s'arrêteront pas là. Merci pour ce moment.
Et toute ma gratitude à Madame Samia Badat-Karam, première adjointe au maire du XVIè arrondissement, de nous avoir conviés à ce rendez-vous d’exception.
Bèlman !
Photos : Migail Montlouis-Félicité
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