Ce 17 septembre, au New Morning, j’ai retrouvé, moi un peu en retard, Fred Alie. Avec elle, sa sœur Sohé Monthieux, choriste, quelques invités magnifiques, Jaky Ido, Julien Béramis, Thomas Bellon notamment et, la présence immense de Marie-José Alie, sa maman. Et ce soir elle nous ouvre son écrin avec la sortie de son album solo Dancing with the moon.
Tout le long du concert, des vibrations, des variétés façon créole, une ambiance presque bossa, parfois cadencée, reggae, rampa, chaloupée. Et cette jeune dame, Yiche Fanm du Diamant, en Martinique, qui vous embarque doucement vers quelques-uns de ces ailleurs que la musique sait inventer...
Au fond, mon esprit vogue et j'entend une sirène de bateau. Un bateau pas encore ivre qui quitte le port, laissant derrière lui des écumes comme autant de traces. Comme si ce son venait ponctuer les passages, annoncer qu’un autre voyage commence. Moi, un peu grisée par le groove, je me retrouve soudain transportée sur une péniche, le BB Antilles. Je me souviens d'un soir où Fred en était une cheffe de file, entourée d’une bande de garçons talentueux pour Urban Kreol, Karl The Voice, Daniel Danaé, aujourd'hui le leader de Delgrès, Gérald Toto…Mike Ibrahim et l'autre non moins célèbre jodi jou Sandra Nkaké Toute cette génération qui savait déjà que la musique pouvait être un territoire sans frontières.
Quant à Fred Alie, elle est musicienne dans l’âme. Elle chante presque comme ces dames d’antan qui vous racontaient la vie sans avoir besoin de grands discours. La vie sans fard comme dit la grande écrivaine de Guadeloupe, vous aurez devinez Man Maryse Condé. Fred nous conte les maux, les sourires, les larmes, les petits bonheurs et les grands chagrins, tout cela mêlé, enlacé parfois dans une même chanson. J’entends encore, sur le trottoir d’en face, la petite fille que j’étais, décortiquant un paquet de pistaches encore tièdes, acheté dans les mains d’une marchande riante. Je retrouve une odeur. Celle d’une terre arrosée, après la pluie, quand un alizé un peu paresseux vient traverser les feuillages et que les rayons du soleil percent encore un morceau d’arc-en-ciel. Je retrouve même ce terrain pas tout à fait vague où l’enfance déposait titak rêves.
Sur une autre chanson, autre imaginaire, voilà étendue une femme lascive qui aimerait être aimée, portée par les rythmes chaloupés de la guitare. Sa guitare. Ses notes. Et derrière elle, ces musiciens follement talentueux. Thierry Vaton piano, Marco Araya Guitare, Jean-Philippe Fanfant batterie, Bago Balthazar Percussion et Rody Cereyon Basse. Pas seulement des musiciens. Un band. Et quelle sacrée bande ! Une bande qui accompagne une sœur de chœur vibrante, une artiste qui semble avoir compris que chanter, parfois, c’est simplement raconter ce que la vie nous a confié. Nous en sommes là, au New Morning. Et Fred Alie transporte dans des ailleurs en fait pour ma part dans des souvenirs. Dans des Kouleurs. Ce 17 septembre, un soir de semaine, je suis passée de la mélancolie au plaisir immense de me dire que, finalement, je n’avais surtout pas raté ce moment. Puis arrive la fin du concert. Et là, les trois femmes. Le trio Elle et Elles s'est reformé pour quelque positive vibration.
Les Alie-Monthieux sont dans la place, elles nous chantent l’hymne des Vaillantes , Nou sé dé Fanm djok. Alors quelque chose se passe. On se redresse. On respire autrement. On repart avec une énergie neuve. Parce que cette musique-là n’est pas seulement une affaire de notes. Elle est une manière d’être au monde. Une force vive. Une respiration. Une mémoire qui ne demande plus la permission de circuler. Elle fait partie, tou boneman, de la bonne éducation. Celle qui nous apprend à écouter.À transmettre. À aimer. À nous souvenir.
Et je me surprends à penser que les rendez-vous chez les Alie-Monthieux doivent être pétris de bons sons, de notes, de voix, de conversations, de rires peut-être… Des notes pêle-mêle, comme celles qui finissent toujours par s’enlacer avec cette générosité que leur musique et leur univers donnent à entendre.
Ce soir, Fred m’a rappelé quelque chose d’essentiel, certaines musiques ne se contentent pas de nous faire danser. Elles savent nous ramener à nous-mêmes. Mèsi Fred., Mèsi Sohé. Mèsi Marijosé.
Et mèsi la vi pour ce détour inattendu entre le New Morning et mon enfance.
Un bateau peut bien quitter le port. Mais quand la musique est bonne, elle nous ramène toujours quelque part
Photos Migail Montlouis-Félicité
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