Lorsque j'ai reçu l'invitation pour la sortie du livre de Marijosé Alie Pont Gueydon, à la Librairie Le Monte-en-l'air, rue de La Mare Paris 20ème. Je me suis dit évidemment que j'irai entendre ce dialogue entre deux auteures de la Martinique sur un sujet qui me ramenait à mon enfance. Ce Pont Gueydon toujours si présent dans ma mémoire.
Après cet échange enrichissant dans ce coin niché à l'abri de l'église Notre-Dame de la Croix, j'ai roulé tranquillement jusqu'à la maison. J'ai commencé le soir-même ce dernier roman de Marijosé Alie avec un plaisir particulier, celui de retrouver une écriture que j'aime . Mais aussi une artiste dont le parcours m’accompagne depuis longtemps. Je l’ai aimée journaliste lorsqu’elle fut parmi les premières à nous faire découvrir Cuba, la Jamaïque et les îles voisines de la Caraïbe, depuis notre Martinique. Puis Marijosé pianiste d'excellence, s’est mise à chanter... Et à jouer du tanbou bèlè ! Cela m'a plu tou boneman ! Et même si il est devenu un hymne le Caréssé mwen n'est pas uniquement mon favori. Il y a Mélancolie et les sublimes Éva ou Tomaline. Et comme si cela ne suffisait pas, elle est devenue écrivaine, Le Convoi son premier roman m'avait grandement plu. Et tout ceci, en continuant à chanter avec ses filles. Chaque rendez-vous avec elle devient alors un peu plus qu’une rencontre, en fait c'est comme une traversée.
Marijosé bouscule avec sa vision de la Martinique et de son devenir. Je vis hors du territoire, mais sur la nécessité de réconciliation, je crois qu’elle touche quelque chose d’essentiel. Nous ne pouvons pas éternellement châtier. Cela ne signifie surtout pas oublier. La mémoire demeure indispensable. Elle est même, à mes yeux, une condition pour avancer. Mais peut-être faut-il parfois accepter de mettre les blessures à plat, de regarder l’histoire en face pour tenter de poursuivre le chemin autrement. Le Rwanda, l’Afrique du Sud ont, chacun à leur manière et avec leurs propres contradictions, expérimenté des chemins de réconciliation après des fractures profondes.
Sortir de la colère ne signifie pas renoncer à la mémoire.
Et puis j’ai ouvert Pont Gueydon. Et là, quelque chose s’est déplacé en moi. J'avoue que depuis quelques mois, j'expérimente l'introspection et ça a du bon.
Le Pont Gueydon de Marijosé m’a ramenée à mon propre Pont Gueydon, celui de mon enfance. Celui qui me semblait tellement loin lorsque j’étais petite fille du Lamentin.
Je suis née au Lamentin, dans le quartier Césaire. Venir à Fort-de-France représentait alors pour moi une véritable escapade. Nous prenions le taxi avec maman. Avec papa, je venais plus rarement, notamment lorsqu’il fallait aller acheter ses poussins à la Croix-Mission. Mais avec maman, le trajet avait quelque chose d’une aventure. Nous arrivions en ville. Puis nous prenions le chemin vers la passerelle du Pont Viard pour traverser le Canal Levassor. Jamais dans l'autre sens. Cela nous aurait éloigner de la grande bâtisse de l'épicerie de proximité.
Je me souviens de ce canal, de son eau, de ses débordements après les grandes pluies. Je me souviens aussi d’avoir vu passer, enfant, ces animaux que l’on appelait des lamantins, ou peut-être des « éléphants de mer », comme je les entendais nommer à l’époque. Dans ma mémoire d' enfant, les mots se mélangent. Mais certaines images, n'ont jamais disparu.
En face se dressait la grande maison à étages de ma tante Amanthe Séverin, avec son épicerie au rez-de-chaussée. Cette maison enfermait tellement de souvenirs. Ma marraine, Tata Augusta Lancry, sa sœur, habitait rue Cayol au Lamentin. Elle tenait la boutique. Elle descendait généralement le lundi matin pour ne remonter que le vendredi soir. Le dimanche, après la messe, je déjeunais quelquefois chez elle. Elle me gavait de bons gâteaux et de sucreries que je ramenais discrètement dans la poche de ma robe. Parfois, elle venait passer l’après-midi dans notre maison du quartier Petit Manoir. Officiellement, c’était le moment de sa sieste dominicale. Mais pour ma cousine et moi, le programme était tout autre. Nous étions chargées de lui enlever ses quelques cheveux blancs.
Quelquefois, nous trichions, les remplaçant par les longs poils blancs de Loupette notre chienne bien aimée, lorsqu'elle était endormie. La récompense ? Un paquet de pistaches ou un goûter surprise. Ces dimanches pouvaient aussi devenir des séances d’écoute musicale. La radio, les disques de papa… et surtout nos propres démonstrations. Nous testions notre don de danseuses. J’étais meilleure en biguine. Ma cousine excellait dans la mazurka.
En période de vacances scolaires, je passais quelques jours dans la capitale. Mon Pont Gueydon à moi fut aussi une mission. Lorsque marraine Tata me demandait d’apporter le déjeuner de tante Amanthe à l’heure du repas. Après que la sirène de midi avait sonné, je prenais le chemin du pont avec le sac que la cuisinière m’avait confié. Je marchais en faisant attention à ne rien renverser, à ne rien perdre, à ne surtout rien laisser tomber dans le canal. Parfois, un frozen coco venait m’encourager sous le soleil chaud.
Et marraine Tata me regardait partir. Nous sommes alors dans les années 1960-1970. La fontaine de Gueydon coulait encore.
Je longeais le boulevard Amiral-de-Gueydon. À cette heure, les pêcheurs rentraient encore de leurs sorties en mer et quelques habitantes de la rive se précipitaient pour voir les prises rapportées et profiter de leur fraîcheur. Je me souviens aussi de la rue Antoine-Siger et du magasin où ma tante ramenait ses achats , notamment ceux qu’elle rapportait du Venezuela. Elle fut, dans mon souvenir familial, l’une de ces femmes qui participaient à ces échanges commerciaux entre les îles et les côtes de la Caraïbe. Ces femmes, que l’on appelait notamment des pacotilleuses, me semblaient presque appartenir à une société secrète. Elles circulaient, achetaient, revendaient, rapportaient des marchandises. Certaines travaillaient pour des commerçants syriens ou libanais. Elles furent aussi, à leur manière, des intermédiaires entre différents mondes économiques de la Caraïbe.
Ma tante possédait d’ailleurs une collection superbe et mystérieuse de bijoux que j’apercevais parfois. Petite fille, je ne comprenais évidemment rien de tout cela. Je regardais. J’enregistrais. Je mémorisais les gestes, les lieux, les visages. Peut-être était-ce déjà la photographe que je deviendrais.
Car le Pont Gueydon, des yeux je l’ai photographié encore et encore. À l’âge adulte, je suis revenue vers lui avec mon appareil. Je me suis souvent assise non loin du pont, discutant avec des hommes du quartier qui s’étonnaient de me voir photographier ce même endroit avec autant d’insistance.
Un jour, l’un d’eux m’a prise à partie. Il pensait que je l’espionnais. Je lui ai expliqué mon travail. C'était en 2015. J'étais à la Martinique pour l'Art se fait femme.
Ce jour-là, j’avais en main un France-Antilles dans lequel un article parlait de moi. Je lui ai raconté que je photographiais l’architecture de mon pays, étant assez triste de mon exil trop tôt. Je n'espionnais pas. Je cherchais à garder, à transmettre, à rendre visibles des morceaux de Martinique qui risquaient de disparaître.
Quelques jours plus tard, cet homme m’a fait une surprise assez insolite, il est venu avec un de ses amis et son enfant à l’hôtel de la Région pour voir mon exposition. Comme quoi, parfois, même un malentendu peut finir par devenir une rencontre. Je l'ai revu quelquefois.
Aujourd’hui, lorsque je replonge dans le livre de Marijosé, je reprends aussi mon propre chemin. La passerelle du Pont Viard a été abîmée par les cyclones, et le souvenir que j’en garde est particulièrement vif. Après le cyclone Edith, il avait déjà perdu une partie de sa structure. Lorsque nous passions dessus, enfant, je voyais l’eau du canal bouillonner sous nos pieds. Cette image m’a même donné des cauchemars.
Le canal, lui aussi, a changé. Ce Canal Levassor qui pouvait déborder à la moindre grande pluie semble aujourd’hui tellement différent, presque asséché par endroits. Les noms changent aussi. Le boulevard Amiral-de-Gueydon est devenu boulevard Adhémar-Modock, du nom de Raymond Adhémar Modock, ancien militaire martiniquais originaire du Marin. Mais les noms peuvent changer. Les paysages peuvent changer.
Les ponts peuvent se fissurer toutefois la mémoire, elle, continue son chemin.
C’est peut-être précisément ce que fait Marijosé Alie avec son roman. Interrogée par Gaël Octavia, elle raconte son envie d’écrire sur les gens du quartier. Son personnage principal, Jackson-Jackson, lui offre cette liberté : celle de traverser le pont, de dépasser une rive réputée interdite, de franchir une frontière sociale et symbolique pour aller vers l’autre. Et pourtant, au bout de cette traversée, naît une amitié exceptionnelle.
Le Pont Gueydon devient alors beaucoup plus qu’un lieu, il est une métaphore de la société martiniquaise. D’un côté, le centre-ville, ses commerces, la Cathédrale, la mairie, les théâtres, les cinémas, les hôtels. De l’autre, les quartiers populaires, la rive droite, les hauteurs, l’archevêché.
Entre les deux, une frontière invisible. Une frontière sociale, une frontière de classe. Un canal qui sépare, que certains avaient même résumée dans le terrible surnom de quartier des misérables.
Marijosé ravive ainsi un héritage martiniquais marqué par l’histoire de l’esclavage, de la colonisation, des hiérarchies sociales et de leurs prolongements dans la société contemporaine.
Depuis, nous appelons cet endroit en partie Bo-Kanal. Et il est devenu un beau lieu culturel.
En refermant quelques pages de son roman, je me prends à faire un vœu. Que ce pont cesse d’être une parenthèse entre deux mondes. Qu’il devienne un lien entre deux rives. Un passage, une possibilité de rencontre ; ce qu'il est sans doute depuis an chaye tan.
Un endroit où l’on ne demande plus à celui qui traverse de choisir son camp. Peut-être est-ce aussi cela, finalement, la réconciliation dont parle Marijosé.
Dans Palépoutann, ne cherche-t'elle pas déjà à mettre face à face les paroles, dialoguer pour s'entendre, pour se comprendre. Ce que notre société peine à avoir sainement. Ce Pont Gueydon n'est-il pas en fait une réponse à sa question ?
Ce Pont des deux rives, à entretenir pour ne pas effacer, bien sûr, ne pas pardonner à la place de ceux qui ont souffert. Surtout ne pas maquiller l’histoire mais il nous faut accepter de cheminer comme on traverse le Pont Gueydon avec notre mémoire, nos vivants nos morts et nos souvenirs. Et avec l'idée simple que nous ne pouvons pas éternellement habiter la colère. Alors oui, je vais continuer à photographier le Pont Gueydon parce qu’il appartient à mon histoire. Parce qu’il appartient à l’histoire de Fort-de-France.
Parce que Marijosé vient de réveiller quelque chose qui n'est pas régulier dans mon quotidien mais qui me happe quand je séjourne au Péyi, lorsqu'au petit matin, je pars en promenade depuis Cluny rentrant en ville par le Pont Viard, puis presque en pélérinage mémoriel, me retrouve souvent devant le Pont Gueydon en passant soit sur la rive gauche ou par la rive droite.
Et surtout parce que je veux maintenant aller jusqu’au bout de l’ouvrage de ma sœur du Diamant.
Lire Jackson-Jackson jusqu’au bout. Traverser le pont avec elle. Et voir où Marijosé Alie veut nous conduire.
Peut-être, au bout de la rive, comprendrons-nous simplement qu'un pont n’est jamais vraiment fait pour séparer. Il est fait pour passer. Pour revenir, pour aller vers l’autre. Et parfois, pour retrouver l’enfant que nous avons été.
Ce soir-là de Septembre, c'est avec la grâce du ciel, et le doux climat parisien, entourée de sa famille, ses amis, ses lecteurs et ses "potesses" du PEF , Parlement des Écrivaines Francophones), que Marijosé Alie fut chaleureusement reçue par la directrice de la Librairie Monte en l'Air avec la complicité de sa petite soeur autrice Gaël Octavia.
Elle m'aura en tout cas fait faire un sacré voyage dans mon enfance. Mèsi la Vi !
Photos - Migail Montlouis-Félicité
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