Cynthia Ruffin-Simon, le dernier souffle n'a pas emporté ses couleurs

Une exposition posthume où la peinture, entre cri, mouvement, beauté et douleur, continue de faire battre le vivant. L'artiste américaine Cynthia Simon née Ruffin à Harlem est décédée à Paris en M2025. Elle laisse une oeuvre conséquente que j'ai découverte à la Galerie Briobox ce 9 Septembre, invitée par une de ses amies Claude Nacasch...

Je ne connaissais pas Cynthia Ruffin-Simon jusqu’à ce que ma dentiste m’en parle. Elle était une amie chère.

Et lorsqu’elle me la raconte, je comprends rapidement qu’elle ne dépeint pas seulement une artiste. Elle parle d’une femme qu’elle aimait profondément, d’une présence qui lui manque encore, d’un deuil qu’elle n’a pas totalement fait. Ses mots me touchent et me donnent envie d’aller voir.

En définitif  derrière une œuvre, il y a toujours une personne. Mais aussi parce que certaines absences continuent de vivre dans ceux qui restent.

Je suis donc entrée dans cette exposition au 67 rue Quincampoix avec la curiosité de celle qui vient regarder une œuvre. J’en suis sortie avec l’impression d’avoir reçu quelque chose en pleine poitrine. Je ne connaissais pas Cynthia Ruffin-Simon. Et pourtant, devant ses toiles, j’ai eu l’étrange sensation de rencontrer quelqu’un.

Sa peinture ne se contente pas d’être regardée. Elle arrive comme une vague. Elle déborde, elle crie, elle chante, elle danse., ce qu'elle fut tout à la fois. 

Elle vous attrape par les couleurs, par les corps, par ces visages qui semblent porter quelque chose que les mots ne parviennent plus à dire. Il y a des moues parfois et des regards saisissants.

Chez Cynthia Ruffin-Simon, le soleil est présent, il brûle comme une flamme. Il y a du bleu qui traverse la toile comme une lame de fond. Il y a de la gravité, de la grâce et quelque mélancolie. Ou est-ce moi qui le suis ce soir-là ?

Et entre tout ceci, il y a, des corps. Un tableau qui m'a transporté un temps en Afrique, au Sénégal où je me suis souvent promenée.

Un tableau parmi d'autres. Trois femmes. Des femmes debout, enveloppées de tissus blancs, de jaunes éclatants, de bleus profonds. Elles semblent appartenir à une mémoire collective et pourtant chacune paraît vivre son propre monde intérieur. Dans cette toile, j’ai trouvé de la joie mais aussi quelques interrogations.

Des gestes vivants. Des étoffes qui bougent. Des bras se lèvent. Une main vient toucher un visage. Une autre semble accompagner une parole ou un chant. On pourrait presque entendre une voix sortir de la toile. Pourtant cette musique traduite en moi me bouleverse

Dans d'autres de ses peintures, il y a la force  mêlée à quelque chose qui fait mal...

J'ai regardé aussi ses dessins griffonnés,  traversés de traits. Comme si Cynthia Ruffin-Simon avait refusé de donner à ses personnages la beauté tranquille que l’on attend parfois de la peinture. Elle semble leur donner mieux. Elle leur donne leurs fêlures. Sont-elles au fond les siennes ou quelques imaginaires offerts à son regard ?

 

Puis je rencontre son visage !

Son autoportrait m’a arrêtée. Je reviens vers lui. Celui-ci est immense, au plen mitan, au centre de la galerie. On ne peut le manquer.

Je ne sais pas combien de temps je suis restée devant lui. Partie et revenue à lui. Cette femme regarde et pourtant son regard semble ailleurs. Ses yeux ne racontent pas exactement la même chose. Son visage est frontal, immense, presque sans échappatoire. Du jaune encore qui vient frapper la peau. Du bleu qui l’absorbe presque. Et des traces descendent sous le visage comme des larmes mêlées à la peinture.

Et cette bouche légèrement ouverte… Qu'a t'elle à dire ? Je ne sais pas si elle va parler, chanter ou crier. Peut-être à la fois les trois.

Cest là que je comprends quelque chose, Cynthia Ruffin-Simon ne peint pas seulement des visages. Elle peint ce qui se passe à l’intérieur des visages. Elle est derrière ces visages.

Probablement, intimement elle offre ce que nous cachons. Ce qui nous traverse. Ce que nous avons parfois appris à taire.

Son autoportrait ne me donne pas l’impression de vouloir séduire. Il me demande plutôt, qu’est-ce que tu vois lorsque tu me regardes ? 

Et peut-être, plus difficile encore, qu’est-ce que tu reconnais de toi dans ce visage ?

 

Une peinture qui ne demande pas la permission...

Ce qui me frappe plus encore chez elle, c’est cette liberté. La couleur n’obéit pas toujours au réel. Le trait non plus. Les corps sont déformés, les visages fragmentés, les matières superposées. Tout semble pouvoir arriver sur la toile. C’est une peinture tonitruante.

Mais derrière le tumulte, je ressens presque de la lassitude, une douleur pas flagrante mais comme quelqu'un qui a à dire sans vraiment le transcrire. En fait fait,  tout est inscrit dans la matière. Je ne suis pas peintre mais photographe et journaliste, j'interroge donc les faits.

Tou boneman, j'ai la sensation que le tableau lui-même a perçu son sentiment bien avant nous.

Comme si la peintre transmet à la toile ce qu'elle ne veut plus porter seule. Et tout compte fait, c'est cela qui m’a  remuée.

C'est beau mais ça ne m'a pas tout à fait apaisée. Elle m'a plutôt chavirée. Comme si j'avais ressemblée à un de ses personnages, même mes couleurs de ce jour-là s'associaient à sa peinture.. Étrange coïncidence. Alors que je ne l'avais jamais rencontrée.

En fait, il est parfois une exposition de photographie, de peinture, un concert, un film, une lecture ou même un parfum qui  ouvrent une porte que nous n’avions pas prévu d’ouvrir.

C’est étrange, mais devant Cynthia Ruffin-Simon, je suis revenue à cette question que je me pose depuis quelque temps, qu’est-ce qu’un bel amour ? Aurais-je le  temps d'en vivre un ?

Sans doute que cette interrogation est liée à l'intensité de ses toiles, entre cri et silence. Je ne sais. J'ai eu l'envie de sortir, pas loin de ses créations mais m'éloigner du bruit, de ces images qui me happaient. entretemps ; en attendant dehors l'amie qui m'y avait conviée, j'ai revu devant moi un visage connu, une amie qui passait par là et qui m'avait manqué depuis notre rencontre l'an dernier. Une spécialiste du monde de la peinture puisqu'elle-même est Commissaire d'exposition et m'avait fait découvrir son travail, et je nomme le Paris Noir 2025 qui avait fait venir presque le monde entier à Beaubourg. 

Encore quelques regards sur le travail saisissant de la chanteuse, peintre, voyageuse  et exploratrice d'autres mondes, Miss Cynthia, je feuillette le catalogue qui lui est dédiée et visionne une deuxième fois cette vidéo qui révèle une personnalité multiple et vibrante.

Je ne sais pas si je retournerai sur ses traces mais je me souviendrai d'elle.

Je regrette un brin, qu'en dehors de la vidéo, que l'on n'ait pas témoigné de vive voix sur elle. Mais sûrement que sa peinture aura suffit.

 

Photos peinture cf Collection Claude/Cynthia Ruffin Simon

Photos Migail Montlouis-Félicité

Photo Migail - Claude Naca

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