Avignon, au bout de la traversée

 

21 juillet 2026 – Paris, Gare de Lyon / Avignon TGV

Des voyages énoncent parfois davantage qu’un simple déplacement. Ils racontent une époque. Ils révèlent notre capacité à résister aux imprévus. Ils éprouvent notre patience autant que notre détermination.

À quatre heures du matin, la nuit enveloppait encore Paris. À cinq heures, un taxi me conduisait vers la Gare de Lyon. À 6 h 03, mon TGV devait m’emporter vers Avignon où m’attendaient deux rendez-vous professionnels importants, dont une intervention en direct sur KORAÏ, ma radio, créée en 2023.

5h30, comme chaque été, je me suis arrêtée quelques instants devant les immenses panneaux installés sur le parvis de la gare, annonçant la programmation des Rencontres Photographiques d’Arles. Un rituel devenu presque indispensable avant de prendre la route du Festival d’Avignon.

À 6 h 13 à peu près, le train s’est enfin élancé. Déjà un peu de retard. Les paysages défilaient. Avignon se rapprochait malgré tout. Cette ville représente pour moi une parenthèse précieuse, un rendez-vous annuel avec la création, les artistes, les mots, le théâtre et les rencontres.

Quand le voyage devient une épreuve … 

Puis tout a basculé. Quelques ralentissements d’abord. Quelques arrêts sans véritable explication.

Et soudain… plus rien. Le temps venait de s’immobiliser. Deux longues heures d’arrêt en gare de Lyon-Perrache.

Une panne. Une attente interminable.

Des rendez-vous annulés. Des engagements manqués.

Des explications arrivées bien trop tard.

Dans ces moments-là, on oublie trop facilement qu’un train ne transporte pas seulement des voyageurs. Il transporte des projets, des contrats, des spectacles, des émotions, parfois même des rêves.

Un retard n’est jamais seulement un retard.

À 12 h 15, j’ai enfin posé le pied à Avignon.

Fatiguée. Contrariée. Mais certainement pas vaincue.

Et comme souvent dans la vie, lorsque tout semble nous échapper, quelque chose de plus grand nous attend.

Une folle parenthèse...

L’après-midi m’a offert un magnifique cadeau. Je laisse mes bagages au TOMA. Au Roseau Teinturiers, j’ai découvert À la folie, la remarquable mise en scène de Caroline Loeb d’après le livre de Joy Sorman... Cette création est une immersion bouleversante dans l’univers de la psychiatrie contemporaine.

Un univers où les frontières entre les patients et les soignants sont perméables. Où chacun porte une fragilité. Où chacun tente de sauver l’autre tout en essayant de ne pas sombrer lui-même. Les comédiens accomplissent une véritable performance.

Mourad Boudaoud, bouleversant dans le rôle de ValentinGigi Ledron, dont l’enthousiasme m’avait donné envie de découvrir cette création. Claire Nebout, toujours d’une justesse remarquable. Et Caroline Loeb, fameuse interprète qui signe une mise en scène d’une rare intelligence.

Tous exécutent plusieurs personnages avec une fluidité impressionnante, passant d’un soignant à un patient, d’une autorité médicale à une âme blessée. On retient son souffle. On entre en apnée. Puis viennent les histoires. Les blessures d’enfance. L’inceste. Les violences. Les traumatismes. Les failles invisibles. Et, en parallèle, le manque criant de moyens accordés à l’hôpital psychiatrique.

Chaque scène analyse avec précision ce quotidien où le dévouement des soignants se heurte aux limites imposées par une administration qui ne leur donne guère les moyens d’exercer pleinement leur mission.

Au fil de la représentation, je n’ai cessé de penser à un homme de ma propre histoire familiale. Le frère de mon père, Justin, un ancien combattant revenu d’Algérie avec une plaque de métal dans le crâne. Il effectuait régulièrement des séjours à l’hôpital Colson, en Martinique.

Enfant, je l’y avais aperçu une fois. Il logeait chez nous. Lorsqu’il revenait à la maison, c’était souvent dans ma chambre qu’il trouvait refuge.

Je revois encore son visage. J’entends toujours, des décennies plus tard, ses cris déchirant la nuit, poursuivi sans doute par les cauchemars d’une guerre qui ne l’avait jamais quitté.(Il me dessinait cependant de magnifiques oiseaux dans un vieux cahier avec un crayon rouge plat à la mine noire). C’est peut-être pour cela que ce spectacle m’a bouleversée en plus de me toucher brutalement via l'inceste que j'ai connue... Ce temps de scène ne parle pas seulement de la folie, il parle d'êtres humains enfermés. De ceux que l’on ne regarde plus alors qu'ils attendent simplement d’être vus, entendus, reconnus. Le théâtre possède cette force rare de réveiller nos mémoires les plus enfouies.

Il nous oblige à regarder autrement ceux que la société préfère parfois oublier.

Oui ! Ce théâtre-là est nécessaire. Mieux encore, il est indispensable.

Au bout du voyage, les mots...

Le lendemain, 22 juillet, venait enfin le rendez-vous qui m’avait conduite jusqu’à Avignon. Dans le cadre du TOMA, à la Petite Chapelle, face à la Chapelle du Verbe Incarné, j’ai eu la chance de présenter une lecture musicale de mon premier ouvrage, Pêle-mêle, Ceux qui chantent en moi, publié chez Mahury Éditions. Invitée par les fondateurs du TOMA lors de sa 29ème édition déjà, Marie-Pierre Bousquet et Greg Germain. 

C'est depuis un rendez-vous majeur de la création outremer. Soit 250 spectacles accueillis. 

Cette année je suis désormais inscrite dans cette belle histoire du TOMA. Un moment d’une intensité particulière.

Porter ses propres mots dans ce cadre est une expérience vertigineuse. Les voir rencontrer un public, les entendre respirer autrement, les sentir vibrer au rythme de la musique est un privilège rare.

Cet intervalle fut bien davantage qu’une présentation de livre. Elle fut une traversée. Une manière de redonner vie aux souvenirs, aux combats, aux rencontres et aux voix qui habitent ces pages.

Au fond, cette journée m’a rappelé une évidence. Les trains peuvent tomber en panne. Les corps peuvent s’épuiser. Les chemins peuvent se compliquer.

Mais les rêves, eux, trouvent toujours leur destination.

Et malgré tous les contretemps, Avignon a tenu sa promesse...

 

Photos Gigi Ledron, Julien Leleu & Migail Montlouis-Félicité

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