Le Chant retrouvé de la Bounty

Publié le 28 juillet 2026 à 22:10

Je ne pensais même pas venir à Avignon cette année. Et pourtant, c’est là que le hasard m’a offert l’une des plus grandes émotions de ce Festival OFF. Après ma lecture musicale de Pêle-mêle, ceux qui chantent en moi à la Petite Chapelle du TOMA, j’ai embarqué pour une traversée poétique où la Polynésie prenait la parole.

Il est des spectacles qui ne se regardent pas. Ils se vivent. Ils se respirent comme un vent venu du large. Ils s’écoutent avec le cœur, comme on tend l’oreille vers la mer lorsqu’elle semble vouloir nous confier un secret.

Le 23 juillet, à la Chapelle du Verbe Incarné, sa programmation m’a offert l’un de ces instants rares. Entourée de Julien Leleu et de Fabrice Di Falco, fondateurs des Voix des Outre-mer, j’ai découvert une troupe de treize comédiens et chanteurs lyriques qui racontent l’incroyable épopée du Bounty et du fruit à pain (fruit tropical à la chair nourrissante).

Mais très vite, j’ai compris que ce spectacle racontait bien davantage qu’une mutinerie entrée dans la légende.

La mer n’oublie rien !

Elle garde dans ses profondeurs les noms des navires, les blessures des peuples, les silences de l’Histoire. Elle conserve les chants que les hommes ont parfois voulu étouffer. Ici, ce ne sont plus les vainqueurs qui parlent. Ce sont les enfants de la Polynésie qui reprennent la parole. Ils ne la revendiquent pas avec fracas. Ils la chantent. Et leur chant possède la force tranquille des vagues qui sculptent les falaises sans jamais cesser leur ouvrage.

Quelle immersion !

J’ai pleuré. J’ai fermé les yeux pour mieux entendre les voix de Tahiti venir me raconter leur histoire autrement. Une histoire portée par les chants, les corps, les langues et la mémoire. Les voix s’élevaient comme des oiseaux marins au lever du jour, mêlant la puissance du bel canto aux sonorités polynésiennes dans une harmonie bouleversante. Pendant quelques instants, j’ai eu le sentiment que Pêle-mêle, ceux qui chantent en moi trouvait un écho dans ces terres lointaines, comme si nos mémoires insulaires se répondaient d’un océan à l’autre.

Après avoir été bouleversée par Descendantes de combattantes, adaptation Des vies de combat d’Audrey Célestine portée par la danseuse martiniquaise Tatiana Seguin, qui entremêle son propre parcours à celui de femmes noires inspirantes, puis par Barrage, magnifique dialogue porté par Laurence Bolé et Stéphane Piochaud, consacré aux émeutes de Nouvelle-Calédonie, je mesure combien ce parcours artistique fait écho à ma propre histoire.

Moi, descendante de combattantes, je me retrouve dans ces récits de résistance, de transmission, de dignité et d’espérance. Ils résonnent profondément avec mon essence, mes engagements et mes émotions. Les Outre-mer ne sont pas des confettis dispersés sur les océans ; ils sont un archipel de mémoires qui dialoguent sans cesse, d’île en île, de rive en rive.

Et puis, à la sortie, cette confidence inattendue. L’un des artistes me raconte qu’au cours de ses études en Australie, il a rencontré un descendant des révoltés du Bounty. Mon émotion en est décuplée. L’Histoire cesse alors d’être un chapitre refermé. Elle respire encore. Elle marche parmi nous. Elle traverse les générations comme les courants traversent les océans.

Décidément, Avignon n’a jamais fini de me bouleverser. Je viens seule depuis des années, mais je n’y suis jamais vraiment isolée. Les rencontres y sont des escales. Elles m’emportent jusqu’au bout du monde, là où les récits deviennent des passerelles entre les peuples, où les blessures se transforment en chants, où la culture répare ce que l’Histoire a parfois brisé.

Je repars chaque soir un peu plus riche de ces émotions qui nous rappellent que, d’une île à l’autre, d’un continent à l’autre, les histoires des peuples ne cessent de se répondre.

Et lorsque les dernières notes du Dernier Chant de la Bounty se sont éteintes, je n’ai pas entendu une fin.

J’ai entendu un océan continuer à parler.

Et comme il y a encore tant de chansons à entendre… je poursuis le voyage, le cœur grand ouvert.

La troupe du Bel Canto de Tahiti - Greg Germain, Marie-Pierre Bousquet, Fabrice Di Falco, Julien Leleu et Migail Montlouis-Félicité

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