Le 25 février 2026, Migail Montlouis-Félicité prenait la parole devant la Commission d'enquête sur l'inceste à l'Assemblée Nationale, en tant que vice-présidente du C'FOMM. Une parole rare, courageuse et nécessaire, celle d'une femme qui a choisi de témoigner pour que d'autres enfants soient protégés.
Bonjour madame, monsieur
Tout d’abord merci à Monsieur le député Christian Baptiste de nous avoir fait convoquer. Lorsque nous l’avons sollicité pour le premier colloque relatant de l’inceste particulièrement et les violences faites aux femmes en 2025, je n’ai pas songé me retrouver devant vous. Lorsque nous lui avons remis l’écrit de l’amendement certes nous faisions filiation. N’étant pas une technicienne du verbe politique, je vous parlerai comme la chroniqueuse que je suis depuis plus de 20 ans.
On me demande des faits. Les faits sont simples : j’ai été violée dans mon enfance. Ce ne fut pas un événement isolé. Ce fut un climat. Une atmosphère. Presqu’une pédagogie du silence… Selon ma thérapeuthe et ses fouilles de mon esprit, j’avais probablement entre 5 et 6 ans les premières fois et je me souvenais clairement de ceux de mon adolescence. J’ai donc vécu ceci avec une certaine acceptabilité.
Cependant, le 5 janvier 2021, à 62 ans, une agression dans le métro m’a ramenée à cette petite fille. Ce n’est pas le passé qui revient, c’est le corps qui se souvient. Agression qui me vaut encore maintenant 40% d’invalidité de mon bras droit après opération en 2023. En février 2021, un jour de grand froid, je me suis rendue chez l’oncle qui avait été un de mes bourreaux, il ne fut pas le seul, plus adulte j’ai subi le viol d’un ancien pote… Ce jour j’ai interrogé ce monsieur sur ce fait d’enfance abîmée... Il s’est excusé j’ai d’ailleurs un enregistrement de 38m & 5s qui en témoigne remis à ma psychologue après 8 ans et demie de thérapie salvatrice.
J’ai pardonné. Mais le pardon ne remplace pas la justice. Le pardon ne construit pas des structures d’accueil. Le pardon ne protège pas les enfants d’outre-mer, certains aujourd’hui encore grandissent dans la peur. En France hexagonale, et j’en suis fort aise, des dispositifs existent, parfois imparfaits mais identifiables. Aux Antilles ce n’est pas le cas, malgré l’engagement courageux d’associations, l’architecture institutionnelle reste fragile. Le silence y est plus dense, parce que l’insularité resserre les liens familiaux, les non-dits et rend la dénonciation plus coûteuse. Je ne suis pas aujourd’hui face à votre institution pour me plaindre mais pourvous signifier mon analyse.
À penser à mon parcours, je suis confortée du fait que l’inceste n’est pas seulement un crime sexuel. C’est une destruction de la confiance dans la généalogie. C’est la trahison du lieu censé protéger. Dans nos territoires marqués par l’histoire coloniale, l’esclavage, la domination, certains corps ont déjà été le temple violé. L’inceste s’inscrit alors dans cette continuitésymbolique. Ce n’est pas notre excuse, c’est un contexte, c’est un fait d’histoire meurtrie. Sans doute me sera-t-il reprochée ma parole poétique alors que vous avez besoin de chiffres moi j’ai en tête les témoignages de personnes qui sont de mon chœur d’amitié proche, toutes générations confonduesd’autres que j’ai rencontrés et entendus lors de mes nombreux séjours ici et là, tant en terre nationale qu’à l’autre bord des mers Guadeloupe, Saint-Martin, Marie-Galante, Martinique bientôt à la Réunion ou à Mayotte auprès d’associations avec lesquelles le C’FOMM collabore.
Je veux vous rajouter qu’aussitôt agressé, que l’enfant apprend à respirer en apnée. À l’âge adulte, il faut lui réapprendre l’air.
Voilà et je fonde mon espoir pour :
– Des cellules spécialisées réellement accessibles dans les territoires ultramarins.
– Une formation obligatoire des professionnels de santé et de l’éducation sur l’inceste intra-familial en contexte insulaire.
– Des moyens financiers dédiés, pas des promesses générales.
Et même si La République comprend mieux quand on lui parle en budget et en article de loi, mon phrasé moins chiffré pourrait comme une chanson de Patrick Saint-Éloi, ("Inceste" je vous invite à l’écouter), vous dire que nos enfants d’outre-mer dont les histoires restent trop longtemps coincées entre les murs des maisons comptent sur nous
. La photographe que je suis sait que la lumière n’efface pas l’ombre, mais elle la rend visible. Ici dans votre hémicycle, je dis en toute conscience après avoir relu hier soir quelques lignes du code noir, et que même si depuis l’esclavage on a voulu faire de nos corps des objets et que l’inceste continue cette logique de confiscation du corps, il est venu le temps de
Rompre le silence, c’est probablement la force évidente de reprendre une certaine souveraineté, d’abord celle de nos corps, d’enfant tou boneman, et celui de femmes et mêmes d’hommes violentés.
Merci de votre convocation et de votre écoute en espérant vous avoir intéressé.
En conclusion : Nous ne demandons pas de compassion mais une égalité des protections. Le silence n’est pas une culture c’est d’abord une contrainte sociale, il nous faut nous en défaire. C’est d’une décision collective dont nousavons besoin et enfin de cesser de transmette l’inceste tel un héritage.
Patrick Saint-Éloi chantait l'indicible. Écoutez "Inceste" parce que certaines vérités méritent d'être entendues.
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