Le 31 juillet 2021, Jacob Desvarieux nous quittait. Fondateur de Kassav', guitariste de génie, il était pour Migail bien plus qu'une icône, il était un grand-frère. Logée à l'Arawak Beach Hôtel durant les funérailles, elle a marché chaque matin jusqu'à l'Esplanade de la Rénovation au Gosier. C'est là, face à la mer, le 6 août 2021 à 6h18, qu'elle lui a écrit cette lettre.
Le jour d’après …
À la période des funérailles de Jacob Desvarieux, logée à Arawak Beach Hôtel, j’avais coutume à aller marcher jusqu’au centre de la commune.
C’est de cette place face à la mer, au petit matin que je t’ai écrit cette lettre cher grand-frère...
Ce matin là j’avais ainsi croisé ton ami et manager François Pinard qui rentrait déjà de sa promenade plus matinale encore…
Avec toi en musique, tout était dans la perfection
Celle des notes, des tempos, des vibrations.
Je t’ai vu diriger plusieurs fois en studio
Donc n’en déplaise j’en sais quelques chose…
Ne parlons pas de ce qui t’a transporté chaque jour..
Revenons sur ce jour dernier où l’on a pu te dire
A an lot Solèy !
Mè ka sa yé…
Certains ? Officiels gouverneurs presque d’un temps passé ont décidé qu’il ne
serait pas possible de te rendre un hommage populaire avec liesse etc…
d’accord pandémie oblige !
Mais aller dire au péyi Gwadloup qu’il ne pourra saluer son enfant Chéwi avec
ferveur et respect
Honneur et respect ! Pour toi Jacob Desvarieux.
Ce nom que tu as posé tout là-haut. Celui qui est également le nom d’un
quartier de la commune de ta maman, Saint-Francois. Ce même lieu où pointent
des châteaux depuis le fond de la mer déchaînée face à la Désirade.
Ce même nom qui a signé moult sublimes compositions, le voilà associé à un
cercueil bleu nuit, qui nous fait constater encore combien tu es grand.
Ce dernier espace où tu es confiné… endormi à jamais et qui me serre, qui
Nous déchire le coeur.
J’ai regardé cela presque comme si c’était non un film mais sans doute une
projection futuriste qui me demanderait de m’habituer au fait de ton absence.
…
Et me voilà réalisantQue je n’ai plus de voisin… du 20ème arrondissement de Paname.
Que désormais quelques belles lumières de la Cité se sont éteintes…
En souvenir…
Celui de toi qui des fois en passant dans ma petite rue du 19ème se garait au 16
de celle-ci et me demandait « as-tu diné ? Ou encore es-tu là ?
Alors nous improvisions un repas, saveur asiatique et discutions de tout et de
rien. Parfois tu restais là assis de toute ta longue silhouette et le temps passait,
lentement. Jusqu’à ce que tu me dises « bon je rentre ».
C’est beaucoup ça lanmityé bel.
Alors que je t’écris sonnent au loin les cloches de l’église du Gosier. La lame
incessante de la mer me rappelle que je suis sur ta terre guadeloupéenne. Celle
qui a su ensorceler mon esprit. C’est sans doute un des lieux où je me sens le
plus libre.
Hier encore cher grandfrère, on a entendu tes sons. Mais c’était quelque chose
ce talent inné. Ou pa té ka joué. Notes après notes, accords mixés à des vibes
langoureuses ou déchainées ; mizik ta la sè bon bagay.
Et s’il me fallait avoir une pensée intellectuelle, vous nous laissez Monsieur
Desvarieux le plus bel héritage qu’il nous est tenu de lire, d’étudier, d’assimiler,
de révéler plus loin encore, de porter à bout de bras, en corps et esprit, parce
qu’il est KA, comme le signifiait les Égyptiens, il est notre KÀ donc notre Âme.
Oui mon Ami Cher, tu nous a révélé en quelque sorte à nous-mêmes dépi an
chaye tan. Et je veux ici te dire ma fierté, mon estime renouvelée.
Tout ça n’est pas affaire de « wélélé « , tout ça c’est l’essentiel. Tout ça c’est
notre phare lumineux nous désignant un chemin à débroussailler. Une route à
unifier, un combat à conquérir.
En ce qui me concerne, j’ai fait genre, an ti maniè « reporter » ki ka pwan
distans. Ki distans Jakob. Piès j’étais comme Icare touché, blessée là devant ce
Cimetière de Cayenne, affaiblie, titubant presque.
Il nous fallait des lors attendre l’arrivée de ton cortège.
Esplanade de la Rénovation - 6 août 6h18 - Gosier
J’ai trouvé l’endroit d’où t’écrire. Pasé an ti moman avèw.
Il me faut te dire : « tout ça était spécial ! »
Étourdissant, douloureux, suspendu, comme un temps figé.
Quel est ce « monde de bruts » qui t’a fait lâcher prise !?
Tu sauras me le dire avec moult explications légitimes.
Et j’entends.
J’entends plus encore ton silence qui sera long.
Il s’est dit grandfrère que tu avais tellement encore à faire.
J’ai l’intime sensation que sans doute en avais-tu assez fait !?
Et qu’il était venu un temps de repos. Pas celui-ci. Sûrement dans ce home de
la Coulée que tu t’étais construit à Saint-François.
…
[Pffff, tchippp il y a un gars qui est venu déranger notre tête à tête épi an son
bruyant, à 6h41 comment peut-on écouter an mizik ki ka baw mal tête. ]
Bon je vais me mettre en sourdine, écouteurs à l’oreille, éviter que les notes de
son phone m’emmènent ailleurs.
Oui Missié Jacob, ça s’est passé hier,
D’abord une solennelle cérémonie
Orchestrée par tes 4 Yiches - Aurore, Marc, Michel et Alexandre.
Et puis au bout de celle-ci, 4 hommes ont porté ton cercueil sur une de tes
créations é sa té Bèl Tou boneman.
Là tché moin, tchè nou koumansé kompran nou pa ké wèw anko.
Et tes amis, tes compagnons Kassav ont pris la meilleure des décisions - Pa alé
vite. Ils pouvaient bien prendre du temps ce jour dernier pour te faire sillonner
les routes de ton Péyi Gwadliup.
Et là à chaque centimètre de terre des bas-côtés, il y eut des
applaudissements, des kriyé Jakob Mèsi Jakob nou enméw, Jakob parti trop
tôt, et moult qualificatifs qui déclinent au côté de ton patronyme désormais.
Il y eut des gerbes du monde entier. Celles que j’ai retenu le plus venait du Cap-Vert, une autre d’Afrique, encore une du Sénégal.
Et devant ce cimetière il y eut un show en ton honneur mais pas de ces dansé
qui font que l’on transpire inutilement. Il y eut des corps en vibration avec l’âme
Kassav’. Et j’ai été touchée, profondément parce que je n’aurais voulu être nulle
part ailleurs. J’étais là debout ici et maintenant et j’étais témoin comme notre
brother Gérard Guillaume, mon ancien partenaire de danse de la Brisquante, de
ce qu’est la force d’un peuple, comme Firmine Richard, Catherine Cadrot, Éliane
Duval, Pascal Anaïs et tous ton choeur d’amitié, de ce que signifiait « le
médikâmen ». Là tous se pansaient de cette blessure ouverte qui nous laissait
sans voix, certes mais pas insensibles.
Et moi-même, un peu timide, tu le sais, devant tous ces gens j’ai fait corps, j’ai
fait « Kâ » et mon corps s’est emballé à dessiner sur cette terre de ta dernière
demeure quelques pas que j’avais un temps enfouis. J’ai dansé pour toi.
Je t’ai prié à cet instant de garder ce sourire si enchanteur. Mais oui mais oui.
Tu savais bien que lè ou té ni souwiw ta la, ou té ka fè nou fon’n ti brin.
Je fais l’impasse sur les larmes. Il y en a eut beaucoup.
Il y eut surtout un chœur entendu, transporté par la connexion intense que tu
as laissée sur cette planète.
Mais c’est définitif Jacob, tu es l’homme de notre jour, le héros extra-ordinaire.
Et ton nom fut prononcé un tas, tèlman de fois que s’il nous fallait chiffrer, il
serait plus aisé de compter les étoiles.
J’ai la sensation mon Chè, Missié Desvarieux que ce jour d’après pour de
nombreux d’entre nous ne ressemblera à rien d’autre qu’une journée où se
recueillir en pensées.
Certains s’envoleront pour reprendre en cours leurs vies, d’autres iront te dire
un ultime au revoir, d’autres encore sur toi pleureront, certains danseront sur le
son de ta guitare.
D’autres encore écriront.
Parce qu’il nous faut écrire.
Écrire pour dire
Écrire pour transcrire
Écrire pour informer
Écrire pour sensibiliser
Écrire pour témoigner
Écrire pour chérir
Écrire pour vivre
Écrire pour transformer
« Le poison en élixir »
Écrire pour te dire notre amour
Écrire
Pour dire
Merci.
Mi vwala - moin té envi an ti moman évèw.
Man Chapé Kanmarad moin.
Demain c’est mon tours, je m’envolerai vers nos arrondissements
Je passerai par ta rue en véloEt me rappellerai
Nos’moments
Chacun de Tous.
An chaye lanmou Grandfrère
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