Lè mizik la ka pran’w *!
Fort Saint-Père, non loin de Saint-Malo. La nuit, ce soir-là, avait changé de couleur.
Trois jours de reggae. Des pointures, des basses qui ont fait vibrer la terre, des corps venus de partout pour célébrer la musique.
Et puis… Kassav' !
Le rouge derrière eux. Le noir des silhouettes devant. Des mains qui montent, des bras qui cherchent le ciel, des corps qui ne savent plus très bien s’ils sont venus écouter ou s’ils sont venus danser. Kassav' ka rivé. Épi lè Kassav' ka rivé, sé pa selman mizik ki ka palé. Kassav' est là et pas seulement avec sa musique mais avec son message de bonheur et de paix. Il y a une histoire. Une mémoire. Une langue. Un pays porté dans les instruments, dans le tambour, dans les cuivres, dans cette façon unique de faire battre ensemble les cœurs et les hanches.
Des drapeaux ici et là qui jouent de ma visibilité. Photographier est presqu'à ce moment là un jeu de cache-cache, à me faire sourire quand j'en réussi une sans ombrage.
Mais ce soir-là, quelque chose me touche davantage. Je regarde cette foule. Elle n’est pas toute acquise. Elle n’est pas toute antillaise. Elle n’a pas forcément grandi avec le gwo ka dans l’oreille, avec le créole dans la bouche, avec Kassav' dans les veines. Et pourtant… Nos musiciens de Guadeloupe et Martinique sont là. Unis comme un seul, leur staff d'exception comme d'habitude et la Machine s'ébranle parfaitement.
Petit à petit. Un rythme entre. Une voix accroche. Une main se lève. Puis deux. Puis cent. Puis mille.
Sé konsa Kassav' ka fè : yo pa fòsé la pòt-la, yo ka ouvè’y tou boneman... Ils arrivent avec leur histoire et repartent avec celle des autres.
C’est définitivement cela la grande force de Kassav', avoir créé une musique qui sait d’où elle vient, sans jamais demander à ceux qui l’écoutent d’en être déjà les héritiers. Ils apprivoisent. Ils transmettent. Ils contaminent de bonheur. Et soudain, au milieu de cette foule venue pour le reggae, les Antilles prennent grandement la place.
Et le choeur éclectique sait que ce créole là les enchante.
Et moi, je regarde. Photographe, spectatrice, femme des îles, femme de musique.
Je regarde ces silhouettes noires se découper sur ce rouge incandescent, et je me dis :
Ce 9 août, au Fort Saint-Père, j’ai encore compris pourquoi ce groupe compte autant pour moi.
Parce qu’après tant d’années, il continue de faire ce que font les grands : partir de chez soi sans jamais oublier d’où l’on vient, et réussir à faire danser ceux qui ne savaient même pas qu’ils avaient besoin de cette musique.
Kassav', sé pa jis zouk. Sé an lang*. C'est une mémoire. C'est un pont.
Et ce soir-là, ce pont était immense.
*Lorsque que la musique t'envahit *Kassav' ce n'est pas juste danser le zouk, c'est un langage, c'est un ADN
Photos - Migail Montlouis-Félicité
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